un musée officiel de l’“identité nationale” ?

publié le 26 janvier 2009 (modifié le 18 août 2010)
Godefroi de Bouillon, Raymond, comte de Toulouse, Bohémond I et son neveu Tancrède, lors de la première croisade.

Un extrait du discours de Nîmes permet de préciser les intentions du président
 [1] :

« Il est venu, le temps d’entretenir notre patrimoine, c’est aussi une
affaire d’identité, de sens, de respect de notre culture.

« La ministre décidera elle-même le choix des sites à rénover, mais je pense qu’il y a trois priorités trop souvent sacrifiées : nos grands monuments
emblématiques, nos cathédrales et nos abbayes - je ne veux en rien porter
atteinte à la laïcité de l’Etat, mais quand on voit ce long chapelet d’églises et de cathédrales, quand on connaît l’histoire de France et les rapports entre l’église et le Roi de France, il me semble que c’est notre devoir d’entretenir ce
patrimoine. »

On retrouve ici le thème cher à Nicolas Sarkozy, selon lequel les « racines de la France » seraient « essentiellement chrétiennes ».

Gilles Manceron s’était inquiété de ce projet de musée de l’« Histoire civile et militaire de la France ». Plusieurs historiens critiquent la décision présidentielle [2]. Nicolas Offenstadt, maître de conférences à l’université Paris-I et coauteur de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France (Agone, 2008) s’interroge sur la pertinence même d’un musée circonscrit à l’Hexagone. « Cela a-t-il un sens, alors que notre cadre de référence est aujourd’hui l’Europe, de faire un musée qui célèbre, comme le dit Max Gallo cité dans le rapport Lemoine, l’“âme de la France” ? ».

« L’histoire, explique Gérard Noiriel, directeur d’études à l’Ehess, ne se réduit pas à une collection de faits et de personnages. Pour les historiens républicains, comme Marc Bloch, elle devait d’abord forger l’esprit critique par la confrontation des sources. Je me demande pourquoi on mettrait de l’argent dans un musée d’histoire voulu par le président alors qu’on tranche dans les crédits de l’université et du CNRS, où la recherche se fait de façon indépendante. »


Dès le printemps dernier le CVUH avait réagi aux intentions présidentielles :

A propos du nouveau musée d’« histoire civile et militaire de la France »

[mis en ligne sur le site du CVUH, le 16 avril 2008]


Suite à une commande gouvernementale, le conservateur du patrimoine, M. Hervé Lemoine vient de présenter un projet de fondation d’un musée d’ « histoire civile et militaire de la France ». Arguant d’une France « malade de son histoire » qui serait en voie de « perdre son âme », ce musée, symboliquement situé aux Invalides, se propose d’un revenir au « socle factuel » matrice d’une « identité nationale », qui serait aujourd’hui mise en péril par les multiples intrusions mémorielles dans l’espace public. Tout l’argumentaire du rapport de M. Lemoine, sous couvert d’une démarche « critique », repose en réalité sur un retour à une histoire des grands hommes, jalons biographiques de la grandeur nationale. Pétri d’ethnocentrisme, ce projet muséographique ne fait que légitimer le repli identitaire sur lequel le gouvernement actuel cherche à construire son hégémonie. Il illustre une nostalgie pour l’époque où la principale fonction de l’enseignement de l’histoire était de servir l’Etat français. Les « citoyens vigilants » que nous sommes, et qui sont épinglés au passage dans ce rapport, ne peuvent que pointer les dangers de cette nouvelle tentative de patrimonialisation du passé qui s’inscrit dans la lignée d’une vision néo-conservatrice de l’histoire, et de son instrumentalisation pédagogique.

Le CVUH


Aujourd’hui, le CVUH développe ses critiques :


Le sabre et le goupillon : Ce que sous-tendent les rapports Kaspi et Lemoine [3]

L’historien André Kaspi, chargé par le gouvernement de mener une réflexion sur les commémorations (rapport de la commission de réflexion sur la modernisation des commémorations publiques au secrétaire d’État à la Défense, 12 novembre 2008), avait déjà livré une conclusion pour le moins conservatrice : alors que la lettre de mission lui demandait, face à la « désaffection » des cérémonies existantes, des propositions « plus conformes à la diversité de notre pays et plus en phase avec les attentes des jeunes générations », il a en effet préconisé d’en revenir strictement, outre naturellement le 14 juillet, au 11 novembre et au 8 mai, aux dépens (explicites) de journées commémorant l’abolition de l’esclavage ou la mémoire des Justes : « il n’est pas admissible [écrit-il] que la nation cède aux intérêts « communautaristes » et que l’on multiplie les journées de « repentance » … car ce serait affaiblir la conscience nationale », reprenant à son compte la logique « d’anti-repentance » naguère promue par le Président Nicolas Sarkozy depuis sa campagne électorale. La « conscience nationale » ne se construit-elle que dans la mémoire des guerres et des victoires ? Est-ce « se repentir » que d’en appeler au non-oubli, voire au rappel régulier, d’un fait historique constitutif comme les autres d’une histoire commune même s’il révèle la face plus sombre d’un passé partagé ? On ne peut exprimer plus clairement une vision antagoniste de celle suggérée récemment par de Barack Obama : « assumer le poids de notre passé sans en devenir les victimes ».

La conclusion du rapport Kaspi se rapproche étonnamment du contenu du rapport final sur la création d’un musée de l’histoire de France aux Invalides (rapport Hervé Lemoine, avril 2008). La publication de ce rapport avait alors provoqué de nombreuses critiques, dont celles du CVUH
, quant à la vision héroïsante et ethnocentrée de l’histoire de France plébiscitée par la muséographie prévue. Depuis, M. Lemoine a multiplié lectures et entretiens afin d’affiner son rapport final, parmi lesquels on remarque le nombre élevé de conseillers militaires (liste en annexe). Néanmoins, sous couvert d’un vernis d’historiographie actualisée, le projet maintient ses caractéristiques initiales. Il demeure hanté par le spectre de la mémoire (commémorations, lois mémorielles) contre lequel il faudrait prôner le retour au « devoir d’histoire », comme si celui-ci pouvait se passer des dimensions mémorielles pour aborder son objet. Se référant à Max Gallo, il vante les vertus de l’ « âme de la France », dans la tradition d’une construction de « lieux de mémoire » officiels qui s’appuie sur des archives codifiées et classées et permet de renchérir sur la continuité de l’Etat. Le rapport précise en outre la vocation motrice et tentaculaire du « Centre » pour les recherches à venir et l’enseignement.

C’est bel et bien le problème principal soulevé par ce projet : tout en vantant les mérites d’une histoire critique et ceux du débat, rien ne vient questionner le paradigme dominant d’une écriture linéaire et continue de l’histoire ; celle d’une « France » alors que le caractère pluriel de la demande sociale appellerait davantage un musée « des Frances », dans leurs temporalités multiples, dans leurs dimensions sociales et culturelles, dans leur complexité et leur possible désajustement par rapport au continuum événementiel. Ignorant ou niant les recherches en histoire sociale et culturelle développées par les historiens depuis près d’un demi-siècle, le rapport, s’il évoque peu d’événements historiques, suggère de se rassembler autour des figures tutélaires, à la fois civiles et militaires, de Louis XIV, Napoléon et De Gaulle, reprenant le cadre historique des Invalides. En sus, les trois premières dates citées arbitrairement comme fondatrices de ce qui constituerait la nation française convergent pour souligner exclusivement la nature chrétienne de la France :

  • 732 : la bataille de Poitiers, « qui arrête l’invasion arabe et change de ce fait l’histoire de l’Occident » ;
  • 1099 : la première croisade, « qui témoigne à la fois de l’essor de l’Europe chrétienne et de ses velléités d’expansion » ;
  • 1685 : la révocation de l’édit de Nantes, « qui confirme la tendance longue dans l’histoire de France au “choix de Rome” »

Ainsi on insiste lourdement dès le départ sur la thèse discutée et discutable du « choc des civilisations », tout en donnant à l’Église un rôle excessif et à la France un rôle européen prématuré. Dans le même ordre d’idée, la place donné au « moment colonial » est limitée, et l’accent est surtout mis sur la fin de la guerre d’Algérie qui entraîne « le déplacement de plus d’un million de Français ».Rien sur le devenir des Français alors dits « de statut musulman » ni sur l’immigration importante en métropole des travailleurs coloniaux ni des ex-colonisés, qui comme les autres ont contribué à façonner notre « identité nationale ».

Décidément, seules la guerre et la croix (le sabre et le goupillon !) paraissent dignes de rassembler les Français…
Mais est-ce vraiment notre idéal ?

Le CVUH




Un récit minuté
du passage à Nîmes de Nicolas Sarkozy, le 13 janvier 2009 :

80 minutes chrono [4]

Dans une ville quasiment en état de siège plus de 1 000 CRS et gardes mobiles (sans compter l’importante garde rapprochée du président de la République) ont bouclé l’ensemble du centre-ville (interdiction aux voitures, vélos, etc. et même de marcher à pied) de 6h à 14h15. Des tireurs d’élites ont été placés sur les toits du Carré d’Art et des bâtiments alentours.


11 h 30 – Le chef de l’État entre dans Carré d’art, musée d’art moderne où se déroulera la cérémonie. Il gagne le premier étage pour une visite au pas de charge de la collection permanente. Il salue les élus nîmois que lui présente le maire (UMP) Jean-Paul Fournier. Le tutoiement est de mise. Le chef de l’État s’émerveille des présents remis et les confie, rigolard, à un membre de son staff : « Tiens, garde ça, que je ne me le fasse pas piquer. » Au bout de 12 minutes le président redescend fissa au rez-de-chaussée.

11 h 42 – Début d’un discours au long cours avec son lot d’annonces et de fréquents apartés où il s’écarte de son texte pour mieux louer son action, ses propres réformes.

12 h 30 – Pendant le discours, plusieurs centaines de manifestants (intermittents, mais aussi étudiants, militants CGT ou PCF) affrontent les forces de l’ordre. Qui, aux jets d’oeufs et de chaussures, répondent par deux grenades lacrymogènes et quelques coups de matraque. Et partout dans le Gard, environ mille petits feux de broussailles ont été allumés par des agriculteurs.

12 h 32 – Fin du discours. Nicolas Sarkozy s’entretient brièvement avec quelques parlementaires régionaux et plus longuement avec les PDG de France 24 et France Télévisions.

12 h 50 – Nicolas Sarkozy file vers l’aéroport et une autre cérémonie de voeux. Les barrages policiers sont levés, les forces de l’ordre se dispersent. Nîmes peut recommencer à vivre.

[1Le discours de Nîmes est téléchargeable sur le site de la présidence de la République : http://www.elysee.fr/download/?mode....

[2Les déclarations de Nicolas Offendstadt et de Gérard Noiriel sont reprises de l’article « Nicolas Sarkozy, professeur d’histoire », par Thomas Wieder, dans Le Monde des livres du 23 janvier 2009

[3Cet article est paru dans le journal L’Humanité du 22 janvier 2009, et a été
mis en ligne sur le site du CVUH, le 23 janvier 2009.

[4D’après le Midi libre du 14 janvier 2009.