Histoire coloniale et postcoloniale

Nicolas Sarkozy et l’Afrique : où est la rupture ?

publié le 13 novembre 2007 (modifié le 8 octobre 2019)

L’adoption n’est pas une action humanitaire


par Mohamed Al-Haddad, Université de Tunis [1]
publié dans Courrier international n° 888 - 8 nov. 07


L’affaire de L’Arche de Zoé comporte bien des dimensions politiques. Le Tchad accuse cette association française d’avoir enlevé une centaine d’enfants dans le but de les transférer vers l’Europe. On dit qu’ils devaient être donnés à des familles européennes en quête d’adoption. Par cette affaire, le président du Tchad, Idriss Déby, prend en quelque sorte sa revanche sur la France, qui l’a contraint à accepter la présence de 4 000 soldats étrangers sur son territoire, dans le cadre d’une force internationale qui sera déployée prochainement à la frontière avec le Darfour.

Aujourd’hui, certains indices montrent qu’un commerce est en train de se développer autour des enfants pauvres d’Afrique et d’Asie. Parallèlement, dans les pays riches s’expriment des désirs de paternité et de maternité que chiens et chats ne suffisent plus à combler. Cela concerne des milliers de gens qui avaient voué aux gémonies les valeurs familiales et le mariage dans leur jeunesse, mais qui ont vieilli et commencent à se sentir seuls. Il y a aussi les couples qui n’arrivent pas à procréer pour des raisons médicales. Et puis les couples homosexuels. Pour tous ceux-là, l’adoption est le seul moyen d’avoir un enfant. Quand un produit est très demandé, l’offre suit toujours. Et ce produit, ce sont les enfants du tiers-monde. Les motivations ne sont pas toujours infâmes ; elles sont le plus souvent innocentes, voire philanthropiques. Pourquoi les riches ne s’occuperaient-ils pas des pauvres ? Alors, on interdit l’immigration aux pauvres, mais on l‘autorise à leurs enfants ? Mais, pour décider si un enfant peut être adopté, on ne peut pas appliquer les mêmes critères en Occident et dans le tiers-monde. En Occident, la famille est “nucléaire” ; la condition pour qu’un enfant devienne “adoptable” est donc l’absence de son père et de sa mère. Dans de nombreux pays africains, en revanche, la famille est “élargie”, c’est-à-dire qu’elle englobe également les grands-parents et les oncles maternels et paternels : tous sont solidaires pour s’occuper de l’enfant.

Les registres d’état civil, dans de nombreux pays du tiers-monde, souffrent des guerres, de la corruption ou de lacunes administratives. C’est pour cela que la France va imposer le test ADN comme moyen pour contrôler la véracité des actes d’état civil. Si l’on accorde si peu de crédit aux documents officiels de ces pays, pourquoi alors accorder foi à des attestations d’orphelinat ? Et puis, pourquoi le marché mondial de l’adoption ne fonctionne-t-il que dans un sens ? Un Africain ou un Asiatique, fût-il riche, ne pourra jamais adopter un enfant européen ou américain, fût-il orphelin. Quelle peut être la crédibilité des organismes d’adoption après le scandale de L’Arche de Zoé, sachant que ces organismes se font payer par les demandeurs d’adoption au titre de dédommagements et de défraiements ?

Le mélange entre adoption et action humanitaire pose en effet problème. L’adoption ne relève pas forcément de l’humanitaire. Il existe souvent d’autres solutions pour aider les enfants sur place. Le travail humanitaire doit être un sacrifice, l’adoption n’en est pas un : elle correspond à la volonté de satisfaire un besoin. Autrefois, les pauvres vendaient leurs enfants pour payer leurs dettes. En Europe et dans l’Empire ottoman, on enlevait les enfants des populations soumises. Il n’est pas acceptable que la piraterie d’enfants redevienne d’actualité et il faut espérer que ce scandale déclenchera une réflexion sérieuse. Que les instances internationales et organisations des droits de l’homme prennent leurs responsabilités et endiguent le retour de toutes sortes de traites humaines que l’on croyait appartenir au passé.

Mohamed Al-Haddad

Colonialisme compassionnel

par Noël Mamère Edito du 6 Novembre 2007

L’affaire de l’arche de Zoé restera emblématique de la faillite du nouvel ordre humanitaire. Né il y a quarante ans, le « sans-frontiérisme » poussa un jeune médecin idéaliste, Bernard Kouchner, à mettre ses pas dans le sillage d’Henry Dunand, le fondateur de la Croix-Rouge.


La différence entre son illustre prédécesseur et l’actuel ministre des Affaires étrangères est la relative indépendance que la Croix rouge a toujours essayé de maintenir face à la politique. Bernard Kouchner, lui, a prôné la fusion de l’humanitaire, du droit d‘ingérence et d’un Etat interventionniste au nom de la défense des droits de l’homme. Cette confusion entre la morale, l’idéologie et la politique d’Etat allait conduire à la scission de Médecins Sans Frontières, puis à la promotion de ce qu’on a appelé l’intervention « militaro-humanitaire » et, enfin, au soutien à la politique américaine de guerre en Irak ou aux menaces contre l’Iran aujourd’hui. Son dernier avatar est le fiasco de « l’Arche des zozos », comme l’a qualifié ce même Bernard Kouchner. Mais qu’ont-ils fait ces « zozos », sinon appliquer à la lettre ses discours et ceux de « Sauver le Darfour » ou de « Urgence Darfour », gonflés à l’émotion et au pathos ?

Depuis des mois, contre l’avis de toutes les organisations humanitaires qui sont sur le terrain, ils n’ont de cesse de crier au génocide, d’en appeler à une intervention militaire pour ouvrir un corridor humanitaire, de désigner, à l’encontre de toute vérité, les méchants arabo-musulmans contre les pauvres africains. Ces contre-vérités sont pourtant flagrantes : l’immense majorité de la population du Darfour est musulmane et noire, quel que soit son camp. Le Darfour renvoie à une confrontation séculaire entre cultivateurs et nomades, appuyés par le gouvernement soudanais et des milices à ses ordres. Les massacres ont atteint leur point culminant en 2004 : les chiffres de l’ONU font état d’environ 200 000 morts ; voilà ce que nous savons. Le reste n’est qu’idéologie et instrumentalisation d’une situation dramatique par les néo-conservateurs américains et français.

Comme l’a dit excellemment Rony Brauman [2], c’est cette manipulation de l’opinion qui a motivé l’aventure folle des Pieds Nickelés de l’arche de Zoé. Eric Breteau, le président de cette association, est un pompier-pyromane qui a su profiter de la vague idéologique autour de l’humanitaire, en appliquant scrupuleusement les leçons de ce nouveau colonialisme compassionnel :

- Le populisme humanitaire. L’appel à sauver des vies par n’importe quel moyen est à la base d’un chantage émotionnel. Si vous ne nous suivez pas dans notre interprétation de la réalité, c’est que vous êtes des complices des génocidaires. Estimant qu’une image vaut 10 000 mots, cet humanitaire des « bons sentiments » croit que la puissance des médias peut s’affranchir des règles de la politique. Du Biafra à la Somalie, l’utilisation de l’émotion a servi de ressort à ce nouvel internationalisme. Avec des enfants aux ventres ballonnés par la faim, avec des « french doctors » le sac de riz sur le dos, une imagerie d’Epinal est née ; On a voulu mobiliser l’indignation des populations occidentales au service de causes qui avaient d’abord des raisons politiques. Certaines pouvaient être justifiées, d’autres pas du tout.

- Une vision du monde occidentalisée, où les pays riches du Nord ont pour fonction d’apporter la civilisation et la démocratie aux barbares du Sud qui s’entretuent sans raison. La conquête des Amériques et le massacre des indiens, la traite négrière, la colonisation, se sont toujours appuyées sur des valeurs humanistes et chrétiennes. Depuis plus de 500 ans, l’occident a voulu évangéliser, éduquer, moraliser les peuples. Ce sont les mêmes justifications qui, de l’Irak au Soudan, font le lit de ce nouveau colonialisme à connotation faussement humanitaire. A force de crier à la guerre de civilisation, nous y sommes désormais confrontés et, avec l’humanitaire d’Etat, nous sommes obligés de choisir notre camp.

- Le catastrophisme. Les descriptions apocalyptiques qui se succèdent aux journaux du 20h visent à conditionner l’opinion publique. Il y a aujourd’hui 100 morts par mois au Darfour, beaucoup moins qu’en Irak. En Tchetchénie, au Sri-Lanka, au Congo, dans toutes les guerres oubliées, on ne connaît pas les chiffres. Ici on les grandit, là on les sous estime. Ce téléthon macabre piège la bonne volonté des donateurs. « L’Arche de Zoé » s’est constituée au moment du Tsunami, pour recueillir des fonds visant à sauver des enfants. Médecins sans frontières dénonçait déjà cet afflux inflationniste d’argent qui ne répondait pas à de réels besoins sur le terrain de l’urgence, là où il y avait besoin d’efforts de reconstruction ou de paix, comme au Sri-Lanka ou en Indonésie. Cet appel à l’urgence permanente, relayé par les médias, produit inéluctablement des dérives.

Je ne mets pas ici en cause la sincérité, la générosité, le courage des milliers de travailleurs humanitaires qui font un boulot formidable sur le terrain et qui représentent les valeurs universelles de solidarité et de fraternité. Ce que je mets en question c’est un certain humanitaire d’Etat qui est aujourd’hui une des armes de la recolonisation politique, militaire, économique, culturelle, du monde. Ce colonialisme compassionnel se construit sur la tyrannie de l’émotion et sur le mensonge. Les aventuriers de l’Arche perdue ont eu un mérite, celui de dévoiler la face cachée de ces nouveaux missionnaires, déguisés en chevaliers blancs de l’humanitaire.

Noël Mamère


P.S : Pour sacrifier à la diplomatie-spectacle, Nicolas Sarkosy n’a pas hésité à embrasser un dictateur qui a du sang sur les mains, symbole de ce qu’il y a de pire dans la « Françafrique ». Loin de la rupture annoncée par le président de la République, nous sommes dans la continuité d’une politique qui nourrit les tyrans et jette en prison ceux qui réclament paix et démocratie. Après le discours de Dakar, la centrale nucléaire livrée à Kadhafi, la visite à Bongo, les tests ADN imposés aux immigrés, voici venues les embrassades à Deby ... la rupture ressemble à une imposture.

[1Titulaire d’un doctorat d’études arabes et islamiques de l’université de la Sorbonne, Mohamed Al-Haddad est maître de conférences à la faculté des lettres et sciences humaines de Tunis. Il est aussi chroniqueur à Tayyarat, le supplément politique du quotidien panarabe ­Al-Hayat, et est considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs arabes de la vie politique française.