Négationnisme électoral à Aix-en-Provence

publié le 2 février 2012 (modifié le 5 septembre 2019)

Des racines et des voix


par Léo Purguette, La Marseillaise (édition des Bouches-du-Rhône),
le 1er février 2012


La neige tombait hier sur la cité du Roy René mais pas de quoi refroidir les ardeurs des associations de rapatriés. Pour la première fois, un membre du gouvernement, Marc Laffineur, venait leur présenter ses voeux dans la maison qui leur est dédiée à Aix-en-Provence.

Les élus aussi étaient au rendez-vous. Sur l’estrade des parlementaires exclusivement issus de la majorité au premier rang desquels Maryse Joissains députée-maire UMP, Christian Kert, député UMP, et Sophie Joissains, sénatrice du Parti radical. Dans la salle : Bruno Genzana et Jean-Pierre Bouvet, les conseillers généraux Nouveau centre et UMP de la ville, ainsi que Gaëlle Lenfant vice-présidente PS de la Région.

Avec son introduction, le président du collectif aixois des rapatriés donne le ton « Période civilisatrice » pour dire colonisation, « honteuse capitulation » pour parler des accords d’Evian signés le 19 mars 1962, date à la laquelle « la République a déshonoré la France », assène-t-il, sans réaction du secrétaire d’État. Dans sa voix, l’émotion est palpable et 50 ans après, la volonté d’apaisement, inexistante.

Sa voix, Marc Laffineur, est venu l’écouter mais aussi la gagner à douze semaines du premier tour de l’élection présidentielle. Face à un auditoire remuant, le secrétaire d’État égraine les annonces censées emporter son adhésion. Il récolte effectivement un tonnerre d’applaudissement en affirmant que « le 19 mars ne peut pas être une commémoration nationale » ou en expliquant qu’il s’est « personnellement entretenu avec le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel afin que l’évocation du 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie soit la plus équilibrée possible ».

En revanche, il se trouve quelque peu chahuté lorsqu’il relance le projet d’un monument pour les rapatriés, en souffrance depuis 10 ans. « C’est une année d’élection ! », s’écrie un homme dans le public. De même, à l’évocation des mesures prises pour que les années travaillées en Algérie entrent dans le calcul des retraites ou empêcher les expulsions locatives de rapatriés, un autre s’exclame « Vous en avez un concerné là ! »

A la fin de son discours, le Chant des africains retentit. Et lorsque l’on fait remarquer au secrétaire d’État que ses vœux ressemblaient à une opération séduction, il répond sans ciller, « Si j’étais venu sans rien à dire, on m’aurait mis à la porte. »



Jacques Pradel : « Rapprocher les peuples français et algérien »

Jacques Pradel est le président de l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et de leurs amis. Il vit à Marseille et conteste aux associations de nostalgiques de l’Algérie française, le droit de s’exprimer au nom de tous les rapatriés.

  • Vous n’étiez pas présent aux voeux de Marc Laffineur. Pourquoi ?

Parce que nous n’avons pas été invités. Pourtant la députée-maire UMP d’Aix connaît bien notre existence. Lorsqu’elle a fait baptiser un rond-point de sa ville du nom de Bigeard, symbole de ce qui s’est fait de pire pendant la guerre, nous avons échangé plusieurs courriers.

  • Le secrétaire d’État a exclu l’idée d’une quelconque repentance. Qu’en dites-vous ?

Ce mot n’a pas de sens. Il ne peut en tout cas pas s’appliquer aux pieds-noirs. Pour l’essentiel, ils n’avaient rien à voir avec les grands profiteurs qui ont bâti leur fortune sur le système colonial. Les ouvriers pieds-noirs percevaient par exemple des salaires inférieurs à ceux perçus en France. Dire cela n’empêche pas de reconnaître les méfaits de la colonisation qui pendant 130 ans a détruit le patrimoine culturel algérien et a maintenu dans le dénuement le plus grand nombre. On parlait alors d’indigènes qui n’étaient pas des citoyens mais des sujets.

  • Le 19 mars ne sera pas une date de commémoration. Quel est votre avis sur la question ?

La date retenue du 5 décembre ne correspond à rien. Les pieds-noirs de droite et d’extrême droite se mobilisent contre le 19 mars pour des raisons politiques et revanchardes. Ils s’appuient sur une réalité indéniable : après cette date des assassinats ont continué. Mais qu’on le veuille ou non les accords d’Évian ont été signés un 19 mars. C’est l’histoire.

  • Voyez-vous dans ces vœux une opération de séduction préélectorale ?

En tout cas pas du seul électorat pied-noir car à peu de choses près, il vote comme le reste des Français. En revanche, l’Algérie française et la réhabilitation des tueurs de l’OAS sont des symboles pour l’extrême droite. En les manipulant, c’est en réalité à elle que l’UMP, ses maires et ses ministres s’adressent.

  • Participerez-vous aux commémorations des 50 ans de l’indépendance de l’Algérie ?

On ne fête pas l’arrachement, l’exode, le départ. En revanche, on peut commémorer la victoire contre le colonialisme car la lutte du peuple algérien pour son émancipation était une lutte juste. Nous participerons dans cet esprit à des initiatives qui sont en préparation. L’une de nos priorités est d’œuvrer au rapprochement des peuples français et algérien.


(Propos recueillis par Léo Purguette)