“maison de l’histoire de France” ou promotion de “l’identité française” ?

publié le 18 août 2010
Nicolas Sarkozy à Nîmes le 13 janvier 2009 (J.-P. Pelissier/Reuters)



Nous avons donc décidé...

[Extrait des voeux de Nicolas Sarkozy au monde culturel
Nimes, le 13 janvier 2009 [1] ]


« Un mot sur la connaissance de notre histoire. Là-aussi, on ne connaît notre
histoire que par les moments où les Présidents de la République successifs
s’excusent des périodes où, hélas, l’histoire a été tragique. Or je suis fasciné
par l’idée que la France est riche de ses musées d’art, mais qu’il n’y a aucun
grand musée d’histoire digne de ce nom ! Il n’existe aucun lieu pour questionner
notre histoire de France dans son ensemble. Nous avons donc décidé la
création d’un Musée de l’Histoire de France. Ce musée sera situé dans un lieu
emblématique de notre histoire, un lieu qui reste à choisir et qui sera choisi : il y a plusieurs idées qui font sens mais il faut en débattre, échanger, il faut que
cela polémique un peu, que chacun fasse valoir ses arguments. Parce que
l’histoire de France, c’est un tout, c’est une cohérence. En général, on l’attaque
par petit bout, les pages glorieuses, les pages un peu plus délicates, alors qu’on
devrait l’affronter dans son ensemble. Aussi je souhaite qu’il y ait un musée de
l’histoire de France, qui pourrait d’ailleurs être une fédération de musées et des
monuments, qui travailleraient en réseau et collaboreraient avec de grandes
institutions étrangères. Un musée doté d’un Centre, situé dans un endroit
symbolique. Il me semble que cette initiative renforce aussi l’identité qui est la
nôtre, l’identité culturelle : c’est une autre initiative que je laisse à votre réflexion. »


Sarkozy aux portes de l’Histoire

par Olivier Le Naire, L’Express n° 3083, semaine du 4 au 10 août 2010


Maintes fois annoncé et sans cesse repoussé, le projet de Maison de l’histoire de France devient un serpent de mer. Et un feuilleton politique. Résumé des épisodes précédents.

Pour réussir un rendez-vous avec l’Histoire, tout est affaire de date, bien sûr, mais aussi de climat. Regardez Eisenhower, qui retarda le jour du débarquement en Normandie afin que les cieux lui soient favorables. Nicolas Sarkozy se trouve un peu dans la même situation aujourd’hui avec son projet de Maison de l’histoire de France, annoncé lors d’un discours à Nîmes, en janvier 2009.

Passionné par le roman national et rêvant d’y trouver sa place, Nicolas Sarkozy cherche depuis des mois la bonne fenêtre de tir pour concrétiser cette idée.

Déjà maintes fois repoussé, repensé, réexaminé, ce grand chantier finira-t-il aux oubliettes de l’Histoire? Le climat politique récent ne se prête évidemment pas à ce type d’annonce. Mais, au ministère de la Culture, rue de Valois, l’un des responsables du dossier est catégorique : « Ne croyez pas que le président ait baissé les bras ! Il veut juste trouver le bon site et le bon moment. »

Alors, une fois n’est pas coutume, Nicolas Sarkozy, à la manière de François Mitterrand, a décidé de « laisser du temps au temps ». Car, l’Elysée le sait : il ne sera pas facile de convaincre les Français de la nécessité de cette fameuse Maison dans un pays qui compte déjà plus de musées d’histoire que de sortes de fromages. Et cela même si l’actuel projet devrait justement permettre de fédérer l’action de ces établissements.

Au départ, l’idée semblait pourtant s’imposer comme une évidence : créer un lieu d’exposition pour répondre au « besoin de sens » d’une nation dont l’identité se serait « brouillée ». Et mettre en valeur un patrimoine historique souvent méconnu. Depuis, 3 rapports successifs ont été remis et 15 sites pressentis. Ne restait plus qu’à choisir. C’était compter sans les aléas de la politique.

Difficile de justifier un musée hors de prix...

D’abord, il y eut le calamiteux débat sur l’identité nationale, qui a rendu suspecte toute initiative de l’Elysée touchant à l’histoire commune. Ensuite, la crise financière. Difficile pour Nicolas Sarkozy, en pleine rigueur budgétaire, de justifier un musée hors de prix qui lui permettrait d’entrer dans l’Histoire par la grande porte. Celle que le président se serait lui-même édifiée, comme l’ont fait avant lui Pompidou avec Beaubourg, Giscard avec Orsay, Mitterrand avec le Louvre ou Chirac avec le Quai Branly. Enfin, l’affaire Woerth a encore compliqué l’annonce d’un tel projet.

Pas de chance, quand tout avait débuté un peu à la manière d’un conte de fées. Il était une fois, donc, un certain Hervé Lemoine, conservateur du patrimoine au ministère de la Défense. Très énervé par la mode des lois mémorielles, des repentances et autres revendications communautaristes, Lemoine est frappé d’entendre, en pleine campagne électorale, le candidat Sarkozy – féru d’Histoire – prôner justement une vision plus positive, plus linéaire, plus consensuelle de la saga nationale. Aussi, au printemps 2007, notre ingénu a-t-il l’idée de souffler au futur président un projet de Maison de l’histoire, qui répondrait au « besoin de repères » d’une nation en quête d’elle-même.

Discret serviteur de l’Etat, Lemoine n’a pas de relations dans le milieu politique. Trois semaines avant le premier tour, il adresse donc une lettre de trois pages à « Monsieur Claude Guéant, directeur de campagne, 18, rue d’Enghien, 75010 Paris ». Dans sa missive, il suggère d’installer cette Maison de l’histoire de France aux Invalides, site qui, avec ses quatre musées, compte déjà d’importantes collections. Cet ensemble proposerait une exposition permanente renouant avec la chronologie et d’autres, temporaires, plus thématiques.

Aux Invalides, les militaires font de la résistance

Deux jours plus tard, le téléphone de Lemoine sonne. Au bout du fil, Xavier Darcos assure au conservateur que, si Nicolas Sarkozy est élu, le nouveau président donnera suite à ce projet. Incrédule, Lemoine demande à rappeler Darcos au QG de l’UMP et comprend qu’il ne s’agit pas d’un canular.

De fait, au bout de trois mois, il découvre dans les journaux la lettre de mission adressée par l’Elysée à la nouvelle ministre de la Culture, Christine Albanel. Une phrase retient son attention : « Nous vous demandons d’expertiser le projet de créer un centre de recherche et de collections permanentes dédié à l’histoire civile et militaire de la France. » Dans la foulée, Lemoine est chargé d’un premier rapport. Il y reprend quasi in extenso son projet initial, toujours d’actualité. A ce détail près : les militaires, qui n’entendent pas se laisser envahir par de vulgaires civils dans leur pré carré parisien, font de la résistance et repoussent vaillamment l’ennemi. Adieu, les Invalides !

Début 2009, l’historien Jean-Pierre Rioux est choisi pour trouver un nouveau lieu. Sur quinze sites pressentis, cinq sont étudiés de près : outre les Invalides, le fort de Vincennes, le château de Fontainebleau (qui a la faveur de Rioux) et, à Paris, le Grand Palais ainsi que Chaillot, on commence aussi à parler de l’île Seguin.

Frédéric Mitterrand prend l’affaire en main

Tout s’accélère lorsque Frédéric Mitterrand succède à Christine Albanel, en juin 2009. Le nouveau ministre nomme le directeur de cabinet de cette dernière – Jean-François Hébert – à la tête de Fontainebleau et le charge de la mission de préfiguration. Passionné par le projet, Mitterrand a compris que ce musée pouvait marquer son passage Rue de Valois et prend personnellement l’affaire en main.

Très vite, il visite les institutions équivalentes à l’étranger – dont le fameux musée de l’Histoire allemande, à Berlin – et entreprend sa tournée. L’Hôtel de la marine ou Chaillot? Inadaptés. Fontainebleau? Trop excentré, trop marqué par la royauté. L’île Seguin? Séduisante pour marquer le quinquennat d’un « geste architectural ». Mais trop onéreuse. Vincennes? Trop connoté « armée » et peu pratique, d’autant que, selon le plan d’évacuation Escale, le fort servirait de base de repli à l’Elysée en cas de crue centennale. Mais le site reste encore à ce jour dans la short list.

A partir du printemps 2010, quand la rigueur se précise, le meilleur lieu devient clairement celui qui coûtera le moins cher. A cette aune, les Archives nationales semblent avoir une longueur d’avance et, ça tombe bien, Lemoine vient d’être nommé pour les chapeauter. Ce lieu prestigieux, au coeur de Paris, a deux autres avantages : il possède déjà un musée d’histoire de France et des milliers de mètres carrés vont bientôt s’y libérer. Seul inconvénient : les syndicats, qui ont négocié la réorganisation des Archives depuis dix ans, crient au « fait du prince ».

Si la décision définitive intervient à l’automne, peut-être pourra-t-on enfin approfondir la réflexion sur le contenu de ce musée, qui, selon Jean-Jacques Aillagon, le président de Versailles, aurait plutôt dû intervenir avant la bataille des sites. Car, souvent d’accord pour valoriser des collections françaises méconnues ou revenir à plus de chronologie, nombre d’historiens craignent, en revanche, la manipulation politique. « Le président a compris, souligne un de ses proches, qu’à la première tentative d’instrumentalisation il torpillerait lui-même son rêve. » D’où son inhabituelle prudence. Reste à en connaître les limites.


Le mythe de la France éternelle

Tout, dans ce projet, me dérange. D’abord cet intitulé si restrictif de « Maison de l’histoire de France », à l’heure de l’Europe et de la mondialisation. Quand il faudrait réfléchir à notre place dans le monde, ce repli sur une histoire hexagonale s’inscrit dans le droit fil du débat tronqué sur l’identité nationale, avec la dérive idéologique que l’on sait.

Sous couvert d’une réhabilitation de la chronologie, Sarkozy tente de ressusciter le mythe d’une France éternelle. Une vision très IIIe République de l’histoire, façon Lavisse.

Par ailleurs, qui nous garantit que cette « Maison », avec un pouvoir exorbitant, puisqu’elle aura un rôle de fédération des musées d’histoire et des moyens pour lancer des recherches, ne sera pas un instrument idéologique? Un comité scientifique, dès lors qu’il est nommé par le pouvoir en place, n’est en rien une garantie. Quant au site, pourquoi ne pas choisir, par exemple, une filature de Roubaix, pour rappeler que ce pays s’est aussi construit hors des palais royaux ou parisiens ?


Nicolas Offenstadt [1]


[1Nicolas Offenstadt, maître de conférences à Paris-I, est l’auteur de L’Histoire bling-bling.