les degrés dans le crime, par Pierre Vidal-Naquet

publié le 6 février 2007 (modifié le 19 janvier 2017)

La noblesse de la justice, c’est d’être cohérente

par Pierre Vidal-Naquet, Le Monde du 16 juin 1987

L’affrontement qui a opposé, le lundi 25 mai à Lyon, au procès Barbie, André Frossard à Me Jacques Vergès a enfin posé, quoique d’une façon à mon avis biaisée, la vraie question que soulève ce procès. André Frossard avait, dans l’Aurore, dénoncé les tortures infligées à Djamila Bouhired, dont le défenseur était Jacques Vergès. L’avocat de Barbie a rappelé l’existence de ces crimes. André Frossard, de son côté, a expliqué : « J’ai toujours fait la distinction entre les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Toutes les nations du monde ont commis, un jour ou l’autre, des crimes de guerre. Aucune n’est sans tache ».

Mais qu’appelle-t-on crimes contre l’humanité ? On admet généralement que la torture est un crime de guerre, et ce genre de crime est prescrit. C’est bien pourquoi la mort de Jean Moulin ne peut être évoquée à ce procès. Mais l’arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation en date du 20 décembre 1985 a mis à la charge de Klaus Barbie un certain nombre de crimes commis contre des civils résistants, essentiellement la déportation vers les camps de l’Allemagne hitlérienne. L’arrêt avait une apparence logique : un même train a emporté des juifs qui allaient à Auschwitz et des résistant(e)s qui allaient à Ravensbrück ou dans d’autres camps. Comment accuser Barbie pour les uns et non pour les autres ? Me Vergès s’était bruyamment réjoui de cet arrêt, et, de son point de vue, il a parfaitement raison. André Frossard l’a explicitement condamné, et, sur le fond, c’est lui qui a raison. Mais doit-on se contenter d’opposer les tortures, dont je lis dans le Monde du 27 mai qu’elles « purent être infligées par certains éléments de l’armée française durant la guerre d’Algérie »" aux crimes contre l’humanité ?

Crime contre l’humanité ? Si le massacre d’Oradour-sur-Glane, par exemple, en 1944, est un crime contre l’humanité, il est évident que nous autres Français avons commis de nombreux crimes contre l’humanité en Algérie, bien sûr, mais auparavant en Indochine et à Madagascar. Car des villages détruits, des populations massacrées, il y en eut beaucoup.

Pendant la guerre d’Algérie, nous fûmes quelques-uns à le dire, notamment dans ce journal. Je me permettrai de rappeler que, membre du comité Maurice Audin (du nom d’un assistant à la faculté des sciences d’Alger « disparu » le 21 juin 1957), depuis sa fondation, avec d’autres universitaires qui s’appelaient par exemple Albert Châtelet, Michel Crouzet, Pierre Deyon, Luc Montagnier, Jacques Panigel, Madeleine Rebérioux, Laurent Schwartz, je suis bien placé pour savoir que nous avions accumulé, à côté du dossier concernant la torture, de multiples témoignages et documents sur ce qu’il faut bien appeler des massacres.

En deçà du génocide

Faut-il rappeler, par exemple, les rapports de Jean Mairey, directeur général de la sûreté nationale, sur les massacres de Médéa, le 15 septembre 1956, où des chiens policiers furent « lâchés sur les blessés qui n’avaient pas été totalement écrasés par les automitrailleuses » ? Faut-il rappeler le massacre du 17 octobre 1961, à Paris, avec ces Algériens, froidement jetés à la Seine ou pendus dans les bois ? Incontestablement, ce sont là des crimes contre l’humanité.

Ils ne sont, hélas, pas inconnus ailleurs. Pendant la seconde guerre mondiale, le bombardement de Dresde ou ceux de Hiroshima ou de Nagasaki ont été, au même titre que bien des crimes allemands, des crimes contre l’humanité. Plus près de nous, on pourrait mentionner, en septembre 1982, les massacres de Sabra et de Chatila, accomplis par les phalangistes libanais, sous la protection de l’armée israélienne. Mais aucun des camps qui se partagent notre planète n’est indemne de ces crimes. Le massacre de Mélouza, à la fin de mai 1957, est imputable au FLN algérien, quoi qu’en ait pu dire, à l’époque, Me Vergès, et quelques autres depuis lors.

Si l’on adopte ces critères, il est évident que les responsables de ces crimes, par exemple MM. Lacoste, Lejeune et Papon, ou les généraux Bigeard et Massu, devraient être jugés au même titre que Klaus Barbie. La justice française serait ainsi cohérente avec elle-même, et les amnisties qui se sont succédé depuis le 22 mars 1962 et dont la dernière en date a été imposée au Parlement par le gouvernement de M. Pierre Mauroy devraient être déclarées nulles de plein droit. Je n’y verrais, pour ma part, aucun inconvénient, ayant été de ceux qui ont toujours protesté contre ces amnisties.

Il faut pourtant l’admettre, si affreux que cela puisse paraitre, il y a des degrés dans le crime.

Il est clair que si la France a commis en Algérie des crimes contre l’humanité, elle n’a pas commis le plus grave de ces crimes, le crime de génocide. Personne n’a voulu faire disparaitre le peuple algérien, comme Hitler et Himmler ont voulu faire disparaitre les juifs et les Tziganes, comme les Jeunes Turcs avaient voulu faire disparaitre, en 1915, le peuple arménien. On pourrait, bien sûr, en donner quelques autres exemples, même si l’on peut ergoter à propos de certains massacres plus récents, comme ceux du Cambodge ou de Timor, mais le sens du mot génocide reste clair : il s’agit de la volonté de faire disparaitre de la surface de la terre un groupement humain : national, religieux ou social. Indiscutablement, sur ce terrain, Klaus Barbie peut être légitimement accusé et jugé. La petite bande abjecte qui s’acharne encore aujourd’hui à nier la réalité du crime de génocide, en s’en prenant à ce qui en fut, pendant la seconde guerre mondiale, son instrument privilégié : la chambre à gaz, a bien choisi son objectif, car ce fut effectivement un instrument de l’extermination.

Aux juges et aux pouvoirs publics de choisir. Les crimes de guerre étant amnistiés, si l’on donne une définition large des crimes contre l’humanité, il faut juger non seulement Klaus Barbie, mais beaucoup d’autres, des chefs et de simples complices. Si, au contraire, on le juge pour sa complicité dans le grand massacre et dans lui seul, alors Me Vergès aura perdu la partie, mais il faudra songer aussi, à nouveau, aux complices français de ce crime et dont plusieurs ne sont pas encore jugés. Entreprise difficile, mais la noblesse de la justice, répétons-le, c’est d’être cohérente.

Pierre Vidal-Naquet