La République et ses symboles, par Gilles Candar

publié le 23 juillet 2007 (modifié le 8 octobre 2019)

L’histoire des symboles républicains est bien connue grâce à Maurice Agulhon, professeur au Collège de France et historien majeur de la période contemporaine,
mais aussi, avec discrétion et modestie, citoyen militant et ligueur de longue date. A l’origine de cette histoire, bien sûr, se trouve la Révolution française, avec la chute de la monarchie le 10 août 1792 et l’instauration de la République le 22 septembre suivant. Cent ans après, le président Loubet rappela d’ailleurs clairement que la République était « le dernier mot de la Révolution », l’achèvement d’une lutte séculaire. Dès la Révolution, se posa la question de la représentation de la République, dans un monde encore peu habitué à une culture de l’écrit. La monarchie s’incarnait quasi naturellement dans son roi. L’image de la République fut celle d’une allégorie féminine, qui se distingua progressivement de ses soeurs et voisines : la liberté ou la nation. Elle reçut bientôt un nom, d’origine populaire et méridionale, semble-t-il, Marianne, qui s’imposa pendant les combats du xixe siècle contre la monarchie ou l’Empire.

Le drapeau, premier symbole hérité de la Révolution

Ce ne fut pas au demeurant une longue marche droite et lumineuse. Idéologies, valeurs, symboles et politiques s’enchevêtrèrent souvent. Chacun à sa manière, la monarchie de Juillet (18301848) comme l’Empire (le premier et le second, avec de fortes différences internes et des évolutions...) furent des formes de régime intermédiaire à la recherche d’une voie de compromis entre l’Ancien et le Nouveau, qui voulaient stabiliser et
terminer la Révolution, mais en acceptaient les principaux acquis (ainsi, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 ou le drapeau tricolore, rapporté par la révolution de 1830, etc.). Avec la victoire définitive » des républicains, à la fin des années 1870 et au début des années 1880, se mit en place tout un système d’images et de représentations, à la fois conforté par l’exercice du pouvoir, le soutien national et populaire, mais sans être toujours officialisé, ni dépourvu de nuances, ambiguïtés et évolutions.

La monarchie n’avait pas vraiment de drapeau national. Les enseignes et étendards variaient. Le drapeau national est donc bien lui aussi fils de la Révolution et plus particulièrement des événements de l’été 1789 avec la cocarde tricolore adoptée par la Garde civique, ensuite Garde nationale, sous le commandement de La Fayette. Le blanc y apparaît comme la marque royale alors que le bleu et le rouge sont les couleurs du peuple parisien. Toutefois, l’attribution des couleurs n’est pas encore absolument fixée, la couleur jaune peut ainsi apparaître un moment comme le signe de ralliement des aristocrates. Les trois couleurs bleu, blanc, rouge sont bien celles de la Révolution et de l’Empire, mais avec des formes et des dispositions changeantes. En fait, c’est la Contre-Révolution qui achève de fixer les règles du jeu, lorsqu’en 1814, choix confirmé en 1815, les Bourbon restaurés imposent le drapeau blanc. Du coup, les trois couleurs sont vraiment porteuses des espérances adverses. La Révolution de 1830 conduit à leur rétablissement, dans la forme que nous connaissons aujourd’hui. C’est un des moyens pour Louis-Philippe d’apparaîtreaussi comme un fils de la Révolution, de marquer son attachement primordial aux principes de 1789. Dès lors, le drapeau tricolore a partie gagnée. La France peut accepter ou non des choix plus ou moins conservateurs, voire un pouvoir monarchique, mais pas l’abandon du symbole des principales conquêtes de 1789 : pour ne pas l’avoir compris, le comte de Chambord perd toute chance de revenir sur le trône en 1873. De même, la révolution sociale peut songer au drapeau rouge, plus tard les anarchistes arborent le drapeau noir, cela ne remet jamais en cause la suprématie du drapeau national. Le 25 février 1848, Lamartine emporte somme touteaisément l’adhésion populaire en faveur du maintien du drapeau tricolore.

Les bustes et les statues sont aussi des symboles forts

Au début du XXe siècle, Hervé pourfend le drapeau de Wagram, mais il se défend très vite d’avoir voulu insulter celui de la nation. Seules les années qui suivent les massacres de la Grande Guerre voient le drapeau national plus sérieusement contesté à l’extrême gauche ; mais, là encore, le tournant » patriotique du parti communiste français, en 1935, ne soulève pas d’objection majeure. Selon les époques, l’accent est plus ou moins mis sur la revendication partisane ou sociale, la fierté nationale plus ou moins assumée, mais le drapeau tricolore comme à la fois drapeau de la France et de la République n’est jamais durablement ou profondément remis en cause. Ceux qui l’oublient le voient revenir en 1914, 1936, 1944, etc., ou même à la première victoire sportive venue...

Le symbole le plus connu est le buste de la République, Marianne donc, censée se trouver dans toutes les mairies. Comme l’indique Maurice Agulhon, son caractère le plus républicain tient peut-être à ce que sa présence ne soit pas obligatoire. Elle doit être issue d’un choix volontaire, même si celui-ci a vite tendu à devenir la norme. De même, il n’est pas de représentation officielle de Marianne. La Deuxième République y avait pensé, sans pouvoir parvenir au terme du processus de choix. La Troisième préféra ne rien imposer. Chaque mairie, chaque institution, chaque personne est libre de choisir son modèle de la République. Certaines figures eurent plus de succès que d’autres. Il y eut des modes, et, à partir de la fin des années 1960, apparut le goût de la starisation de Marianne avec les effigies de Brigitte Bardot (1969), Mireille Mathieu (1978), Catherine Deneuve (1985), Lœtitia Casta (2000), etc. Le mouvement, sans doute emblématique d’une modernité consumériste, d’un affadissement des références civiques traditionnelles, fut lancé avec Bardot à Thiron-Gardais (Eure-et-Loir) par Philippe Ladmirault, un cadre supérieur chez Renault, élu local du parti radical-socialiste et figure de la gauche modérée d’alors.

La liberté de représentation va de pair avec la diversité. Dès les origines,
il y eut plusieurs Marianne, et certaines plus à gauche ou plus « avancées » que d’autre. Là encore, Maurice Agulhon a patiemment procédé aux déchiffrages des signes : le bonnet phrygien, longtemps, la position debout et encore plus la marche, la jeunesse, la poitrine dénudée, le désordre de la chevelure, la peau brune... autant de signes d’une Marianne « sociale », en tout cas progressiste, alors que la Marianne plus mûre, sereine, assise, bien coiffée et vêtue, convient mieux aux modérés ou aux conservateurs ralliés à une République « sage ». La Ligue des droits de l’Homme, dont le logo a varié, mais qui a toujours mis en évidence le bonnet phrygien, symbole de l’affranchissement, d’une liberté en action, retrouve mieux que quiconque le sens de ces signes.

Les grandes statues de places publiques connaissent la même diversité. Paris a une République plutôt modérée, celle de Morice, place de la République (encore qu’à l’époque elle ne l’était pas assez pour que le président de la République Jules Grévy acceptât de l’inaugurer), une plus populaire et démocratique place de la Nation, oeuvre du communard Dalou et dont l’inauguration en pleine affaire Dreyfus fut l’occasion d’une grande fête civique et sociale. A l’appui de Marianne venaient la justice, la paix et le travail. Le forgeronsymbolisant celui-ci, comme le note Anne Pingeot, constitua la première représentation dans la capitale d’un ouvrier en place publique. Ailleurs, la diversité fut aussi la règle, selon les rapports de forces locaux ou les opportunités. Nantes, ville « bleue » pourtant, conserva ainsi sa statue de Louis XVI et sa place Royale, malgré le souhait et l’attente de Jules Vallès qui rêvait de la rebaptiser place de la République comme en 1848. Dans les bourgs du sud de la France, la Marianne faisait souvent face aux mairies érigées sous le Second Empire ou pendant l’Ordre moral.

Timbres et monnaie sont aussi des symboles nationaux

La République se donna à lire aussi sur les timbres-poste et les pièces de monnaie. La prudence et la liberté y furent aussi les principes fondamentaux. L’effigie de Cérès, déesse antique des moissons, fut gravée en janvier 1849 sur les premiers timbres : choix plus modéré que Marianne, mais républicain par sa référence antique et non religieuse. Il est vrai que nous étions dans une phase de repli, avec une République très hésitante qui venait d’élire président Louis-Napoléon
Bonaparte. Celui-ci, prince-président puis empereur, imposa après le coup d’Etat son portrait, avant que ne revînt Cérès en 1870, puis «  le commerce et la paix »... Choisir une figure trop politisée paraissait excessif aux républicains de gouvernement soucieux de rassurer la France rurale par « la paix, le travail, l’ordre », selon l’expression du républicain Spuller, un disciple de Gambetta. Cette orientation fut finalement maintenue avec le choix de la bientôt populaire Semeuse d’Oscar Roty (1897) par le gouvernement Méline, protecteur des intérêts paysans. Seuls d’irréductibles conservateurs firent remarquer qu’on ne sème pas contre le vent... La Semeuse, en timbre et sur pièce, rassembla gauche et droite, républicains et conservateurs, dreyfusards et antidreyfusards. Au fil des années, d’ailleurs, elle prit un caractère républicain plus marqué, par habitude et sans doute aussi parce que le bonnet phrygien, la marche et l’activité laborieuse l’entraînaient « à gauche ». Mais Marianne en timbre-poste ne s’affirma qu’avec la Libération et la défaite de Vichy. On sait que Valéry Giscard d’Estaing rompit avec cette iconographie issue de la Résistance en imposant une Sabine (1977) destinée à réconcilier les
Français, ce qui lui fut vivement reproché et qui dut après 1981 laisser la place à une nouvelle Marianne, toujours présente aujourd’hui. Pour la monnaie, de même, l’adoption de l’euro (2000) conduit au recul de la Semeuse, qui ne se maintient plus que sur une face des pièces de 10, 20 et 50 centimes.

Hymnes et principes sont inscrits dans la Constitution

Du tumulte révolutionnaire, le Chant de guerre pour l’armée du Rhin, popularisé par les Fédérés de Marseille comme Jean Renoir le montra si bien dans La Marseillaise (1937/1938), était sorti comme un des hymnes les plus connus et les plus emblématiques, sans avoir un caractère officiel ou exclusif par rapport aux autres « airs chéris des républicains ». Proscrit sous Napoléon et la Restauration, il s’imposa dans l’adversité, au point que sa consécration officielle par la Chambre des députés puis par le Sénat et l’usage républicain ne fut jamais discutée. Mais ce ne fut qu’en 1946, choix confirmé et rappelé en 1958, que la Constitution de la République désigna officiellement La Marseillaise comme l’hymne national. D’une manière générale, d’ailleurs, les principes républicains, que nous pourrions imaginer aussi anciens que le pouvoir républicain lui-même, n’ont en effet été reconnus et intégrés dans la Constitution qu’après la Libération et la victoire sur le nazisme et ses alliés. La Ille République avait fonctionné avec des lois constitutionnelles discrètes et pragmatiques, issues d’un compromis entre républicains modérés et anciens royalistes majoritaires dans l’Assemblée nationale, même si le texte avait été ensuite « amélioré », notamment en 1884. La Chambre des députés et le Sénat, tous deux républicains après 1879, avaient édifié un cadre de références républicaines par de simples lois, toujours susceptibles d’être modifiées par de nouvelles majorités. La définition du drapeau national et de l’hymne, le caractère « indivisible, laïque, démocratique et social » de la République, la devise « Liberté, Egalité, Fraternité », le principe du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, les déclarations des droits de l’Homme de 1789 et de 1946 elles-mêmes n’eurent de valeur constitutionnelle qu’avec la Constitution du 23 octobre 1946, dont le Préambule, comme les principaux articles relatifs à ces questions de définition républicaine, ont été repris dans la Constitution de 1958. Cela n’empêcha pas la fin du me et le début du xxe siècle d’avoir constitué un vrai « moment » républicain, car symboles et principes y furent portés par un soutien populaire et une ferveur authentiques. Le jeune député républicain du Tarn, Jean Jaurès, pouvait célébrer R la gaîté comme un des attributs de cette République, « bonne fille, pas trop dévote, pas cérémonieuse, pas arrogante, compatissante au faible » ... (La Dépêche, 16 septembre 1888.) « Pas trop dévote ... », c’est-à-dire ? Il nous est difficile de concevoir aujourd’hui une République qui ne soit pas explicitement laïque. Constitutionnellement, il en est donc ainsi depuis 1946. Historiquement, la Révolution assura l’essentiel du bouleversement des valeurs par la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, avec la liberté de conscience et de religion, la laïcisation de l’état-civil et du mariage, la nationalisation des biens du clergé et une première séparation de l’Eglise et de l’Etat (1795) après l’échec de la constitution civile du clergé (1790). Certes, cela se fit... en révolution et dans la souffrance. Il y eut un ressac, certainement inévitable. Napoléon Bonaparte signa le Concordat, et la religion catholique fut reconnue comme la «  religion de la grande majorité des Français » Prêtres et pasteurs furent salariés par l’Etat, comme les rabbins après la révolution de 1830. La séparation de l’Eglise et de l’Etat, revendication traditionnelle des républicains, surtout à partir du Second Empire (ainsi le programme de Belleville, 1869), posa sans doute autant de problèmes de définition et d’application aux républicains qu’aux catholiques. On sait qu’elle ne fut votée qu’en 1905, posant les principes fondamentaux : la République « assure la liberté de conscience » et «  garantit la liberté des cultes », elle «  ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ».

La laïcité : un principe voté en 1905

Comme tous principes, ceux-ci ne réglaient pas tous les problèmes, mais ils ont assuré pour l’essentiel liberté de pensée, égalité des droits et paix civile, jusqu’à présent.

Il faudrait évidemment en dire plus, sur la laïcité comme sur le reste. Symbole ou proclamation ne prennent sens que dans leur contexte, pris dans le mouvement concret qui permet leur émergence et leur reconnaissance, qui conduit à des applications et des évolutions variées. Lectures, regards et interprétations peuvent varier. Ainsi, Maurice Agulhon s’attarde un instant sur Péguy réentendant, lors de l’inauguration de la République de Dalou, le 19 novembre 1899, La Marseillaise, chantée par les faubourgs alors qu’elle avait « récemment été disqualifiée par la faveur des bandits nationalistes ». De tels débatssont récurrents, et il n’est pas étonnant que des symboles républicains aient connu une éclipse après des périodes difficiles (ainsi, les conflits de la décolonisation) avant de reprendre une nouvelle vigueur car portés par de nouvelles forces. Certaines formes peuvent devenir désuètes alors que s’imposent au contraire des aspirations nouvelles, qui cherchent à se faire reconnaître par de nouveaux signes. Ainsi, ces dernières années, le drapeau arc-en-ciel s’est peu à peu installé comme messager de nouvelles libertés, qu’il s’agisse du combat pacifiste, de la lutte contre les discriminations à l’égard des homosexuels, voire, si j’ai bien compris, en gage d’ouverture et de rassemblement lors de la récente campagne présidentielle. Il n’est pas sûr que son sens définitif soit absolument établi, et, au reste, cette plasticité n’est pas sans précédent dans la symbolique républicaine et il n’est pas obligatoire de bouder les avantages ou les commodités qu’elle peut apporter.

C’est sans doute la principale leçon qu’il me paraît pouvoir être tirée de ce rapide tour d’horizon. La symbolique républicaine, parce qu’elle est républicaine, n’est pas dogmatique, figée et univoque. Elle est diverse, contradictoire et évolutive. Elle doit conserver sa souplesse et sa liberté, savoir s’ouvrir à un dialogue fécond avec la « démocratie » d’aujourd’hui, à la ville ou à la campagne, dans les quartiers ou au travail. Il lui faut retrouver sa jeunesse d’allure. Revisitons la tradition, prenons-y ce qui nous plait, laissons dormir ce qui ne nous parle plus et cherchons de nouvelles images et des airs d’aujourd’hui, mêlons le tout. Point de sépulcres blanchis, acceptons donc d’être un peu bousculés dans nos habitudes et d’innover, au risque même d’expériences sans lendemain, c’est ainsi que nous continuerons à être de bons républicains.

Gilles Candar