la Maison de l’histoire de France ira aux Archives

publié le 16 septembre 2010
Pancho (Le Canard enchaîné, 15 septembre 2002)

Le retour de la Maison de l’histoire de France

A l’occasion d’une visite du site préhistorique de Lascaux, le Président de la République a annoncé la création d’une « Maison de l’histoire de France » sur le site des Archives nationales à Paris.

La création d’un musée dédié à l’histoire de France semble être une priorité pour le Président de la République depuis son élection en 2007. Dés le début de son mandat, il avait demandé à la ministre de la culture d’étudier « le projet de créer un centre de recherche et de collections permanentes dédié à l’histoire civile et militaire de la France ». En novembre 2007, un premier rapport avait été confié en ce sens à Hervé Lemoine, conservateur du patrimoine, devenu depuis directeur des Archives de France. En janvier 2009, à Nîmes, lors de ses voeux aux représentants du secteur de la culture, il avait confirmé sa volonté de créer un musée dédié à l’histoire de France. Un deuxième rapport avait été demandé quelques mois plus tard à l’historien Jean-Pierre Rioux. Enfin, Jean-François Hébert, Président du Château de Fontainebleau et ancien directeur de cabinet de Christine Albanel, a rédigé récemment un troisième rapport dont les principales conclusions ont été reprises par le Président de la République dans son discours du 12 septembre.

Sur le fond, la Maison de l’histoire de France s’incarnera dans un réseau de musées comprenant notamment le Musée de la préhistoire des Eyzies-de-Tayac, le Musée d’archéologie de Saint-Germain-en-Laye, le Musée du Moyen Age de Cluny, le Musée de la Renaissance d’Ecouen, les châteaux de Pau, de Fontainebleau et de la Malmaison, le Musée de Compiègne et le Musée des plans reliefs aux Invalides. Elle sera située sur le site des Archives nationales, qui regroupe notamment les hôtels de Soubise et de Rohan. Elle devrait comprendre une galerie chronologique et un espace d’exposition temporaire, sur 10 000 m2 au total. Une exposition temporaire devrait avoir lieu à la fin de l’année 2011 et servir de préfiguration à la future Maison de l’histoire de France qui n’ouvrirait définitivement qu’en 2015.

Ce projet de Maison de l’histoire de France pose de nombreux problèmes. Son coût est important, sa localisation est peu opportune et, surtout, son esprit et son objectif sont sujets à caution, tant ils révèlent la vision discutable de l’histoire de France promue par le Président de la République.

1. Un coût exorbitant

A ce jour, le coût précis du projet n’est pas encore connu avec précision. Il appartiendra à Jean-François Hébert, chargé d’une mission de préfiguration de la future Maison de l’histoire de France, de le déterminer. Cependant, à ce stade, le coût de réaménagement des 10 000 m2 du site des Archives nationales nécessaires à l’implantation de la Maison de l’Histoire de France se situerait dans une fourchette allant de 60 à 80 millions d’euros.

Cette somme peut sembler peu importante à l’échelle du budget du ministère de la culture qui était en 2010 de 2,9 milliards d’euros. Cependant, ce montant est considérable, compte tenu du manque de marge de manoeuvre dont dispose les secteurs du spectacle vivant ou de l’éducation artistique qui ont été soumis à une importante régulation budgétaire au cours des dernières années. Par ailleurs, il est à craindre qu’il soit demandé au ministère de la culture de financer ce projet par redéploiement, au détriment des autres champs d’intervention du ministère.

2. Une localisation peu opportune

Le choix du site des Archives nationales présente l’avantage de situer la future Maison de l’histoire de France en plein de coeur de Paris et, ainsi, d’en faire un lieu accessible pour les Franciliens et les touristes, français et étrangers.

Ce choix semble pourtant être avant tout le fruit d’un concours de circonstances et d’une analyse un peu simpliste de la situation des archives nationales. En effet, le Gouvernement pense pouvoir utiliser l’espace libéré par le déménagement, avant 2013, des archives postérieures à 1790 vers le Centre national des archives de Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis. Cependant, comme le révèlent les organisations syndicales du ministère de la culture et les représentants du personnel des Archives nationales, le site historique des Archives nationales manque cruellement de place et il était déjà prévu que l’espace libéré soit immédiatement occupé par plus de cinquante années de minutes notariales qui attendent leur collecte et par le redéploiement de chartes scellées médiévales.

Plus fondamentalement, ce choix d’implantation apparaît bien peu opportun d’un point de vue culturel. Le Centre de Paris regorge déjà d’une multitude de musées et de monuments et il ne semble pas du tout indispensable de créer un musée supplémentaire dans cette zone. D’un point de vue symbolique, s’il faut déjà se réjouir que le choix du Président de la République ne se soit pas porté sur un ancien château des rois de France, le choix de la capitale renvoie à une vision de l’histoire de France fortement teintée de royalisme et de jacobinisme.

Il aurait été bien plus intelligent de réfléchir à un lieu plus inattendu et moderne, en dehors de Paris, dans un haut lieu de l’histoire sociale, industrielle ou rurale, voire même sur un site vierge ou en devenir, pour montrer que l’histoire de France se poursuit, mais, malheureusement, le Président de la République ne semble pas avoir une vision assez ouverte de l’histoire de notre pays pour faire ce choix.

3. Une projet représentatif de la vision de l’histoire de France promue par Nicolas Sarkozy

Au cours de la campagne pour l’élection présidentielle et, surtout, depuis le début de son mandat de Président de la République, Nicolas Sarkozy, comme ont pu le montrer les historiens regroupés dans le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, tente de mettre l’histoire au service du politique et de promouvoir sa vision de l’histoire de France.

Cette volonté d’instrumentalisation de l’histoire au profit du politique n’est malheureusement pas un fait nouveau. Au cours de la période récente, les manipulations du passé se sont multipliés. Les « négationnistes », ces « assassins de la mémoire » (Pierre Vidal Naquet), ont cherché à travestir l’histoire de la Shoah pour servir les thèses de l’extrême droite. Aujourd’hui, l’histoire de la colonisation est sujette à de nombreuse réécritures, notamment de la part du monde politique. Ainsi, une disposition de la loi du 23 février 2005 avait exigé des enseignants qu’ils insistent sur « le rôle positif » de la colonisation.

Avec Nicolas Sarkozy, le détournement de l’histoire dans un but politique connaît une ampleur inégalée sous la 5ème République. Pendant la campagne présidentielle, alors qu’il n’était encore que candidat, il n’avait pas hésité à faire abondamment référence à Jean Jaurés, dont les idées et la pratique politique semblent, à un siècle d’intervalle, bien éloignées des thèses de Nicolas Sarkozy et de l’UMP. Dés le début de son mandat, le nouveau Président de la République avait imposé la lecture d’une lettre de Guy Moquet dans tous les lycées de France à l’occasion de chaque rentrée scolaire, sans se préoccuper du contexte d’écriture de cette lettre, de l’histoire de son auteur et encore moins de l’effet pédagogique et psychologique produit chez les lycéens.

Avec son projet de Maison de l’histoire de France, Nicolas Sarkozy entend franchir une nouvelle étape dans ce processus d’instrumentalisation de l’histoire de France au profit de sa vision de l’histoire

Cette histoire est d’abord uniquement envisagé dans un cadre national, comme en témoigne le choix de l’appellation « Maison de l’histoire de France ». Il paraît cependant bien étriqué de vouloir limiter le champ d’un musée qui entend présenter l’histoire aux nouvelles générations à la seule « histoire de France », alors que la mondialisation économique, sociale et culturelle ne cesse de se développer et que la France constitue un des principaux moteurs de la construction européenne depuis plus de cinquante ans.

Cette histoire n’est envisagée que sa dimension héroïque et événementielle, qui va de Vercingétorix à Charles de Gaulle, en passant par Clovis, Jeanne d’Arc, Jaurés et Guy Moquet. Les grandes figures et les événements sont valorisés, au détriment de l’explication du contexte politique, économique et social et de l’analyse des tendances longues de la société française.

Enfin, cette histoire s’appuie sur une étrange sélection des faits historiques, au service d’une construction partisane de la mémoire nationale. A ce titre, la lecture du rapport d’Hervé Lemoine, qui s’est penché le premier sur le projet d’établissement dédié à l’histoire de France, est particulièrement éclairante. Hervé Lemoine propose ainsi de « revenir d’une histoire plurielle à une histoire singulière », avant d’énumérer une série de faits qui, selon lui, sont constitutifs de l’histoire de France sur la longue durée. Sur les six dates que comporte cette histoire au pas de charge, trois célèbrent la nature chrétienne de la France et soulignent le rôle de l’Eglise dans son édification. « 732 : la bataille de Poitiers, qui arrête l’invasion arabe et change de ce fait l’histoire de l’Occident ; 1099 : première croisade, qui témoigne de l’essor de l’Europe chrétienne ; 1685 : la révocation de l’édit de Nantes, qui confirme la tendance longue dans l’histoire de France »au choix de Rome« . L’énumération se poursuit avec l’évocation de 1789, de 1871 ( »la répression de la Commune de Paris, qui fonde la possibilité d’une République bourgeoise sur l’écrasement d’une révolution populaire« ) et se termine en 1962, avec »l’indépendance de l’Algérie qui marque la fin de l’empire colonial français et provoque le déplacement de plus d’un million de Français", sans un mot sur les Algériens.

Ainsi, si le rapport d’Hervé Lemoine, qui est devenu directeur des archives de France, futur lieu d’implantation du projet présidentiel, constitue la principale source d’inspiration de la future Maison de l’histoire de France, celle-ci ne proposera pas une vision sociale et culturelle de la construction de la France et du peuple français. Au contraire, il faut craindre qu’elle soit l’outil de promotion d’une vision fermée de la Nation française, qui ignorera notamment la contribution des immigrés à sa culture.

Dés lors, on ne peut qu’avoir les plus vives inquiétudes sur ce projet de Maison de l’histoire de France, peu importe sa localisation. Le Président de la République ferait mieux de l’abandonner et d’utiliser les crédits prévus pour sa création pour financer la recherche historique ou relancer la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, jamais inaugurée et qui propose pourtant une vision beaucoup plus exacte et moderne de l’histoire de notre pays.

Le 13 Septembre 2010

Gaspard Gantzer
Maître de conférence à Sciences-po