“à partir de ce jour, cette terre est française”

publié le 18 mai 2005 (modifié le 14 avril 2008)

James Cook est le premier Européen à découvrir la Nouvelle-Calédonie [1].
Au cours de son deuxième voyage dans le Pacifique, après avoir exploré l’archipel des Nouvelles-Hébrides (Vanuatu), le capitaine britannique voguait vers la Nouvelle-Zélande, quand il vit une nouvelle terre : c’était le 4 septembre 1774. Cette île, il l’appela « New-Caledonia ».


Nouvelle-Calédonie - Lithographie de 1852 (National Library of Australia)

La soutane et le drapeau [2]

La concurrence entre Anglais et Français activa l’expansion européenne dans le Pacifique. Cette querelle géostratégique prit le tour d’une guerre de religion. Catholiques et protestants, exaltés par l’idée d’amener à Dieu les « derniers sauvages », se disputaient à Tahiti, aux îles Marquises, en Nouvelle-Zélande le monopole de l’évangélisation des Océaniens.

L’annexion de la Nouvelle-Calédonie en 1853 fut aussi le résultat de la conjonction des intérêts bien compris de l’Eglise et du second Empire.
Quand monseigneur Douarre débarque à Balade, le 21 décembre 1843, là même où Cook avait accosté, il est à bord d’une gabare militaire, le Bucéphale, commandée par le capitaine de corvette Laferrière, secrètement chargé de faire flotter sur l’île le drapeau français. Mais, pour des raisons économiques et diplomatiques, ce n’est que dix ans plus tard que Napoléon III s’empare de la Nouvelle-Calédonie : il compte y créer une colonie pénitentiaire ; quant aux missionnaires de la Société de Marie (les Maristes) ils sont heureux de bénéficier du soutien de l’État et de l’armée pour appuyer leur implantation en terre mélanésienne.

Monseigneur Douarre

La propagation de la foi chrétienne dans le peuple kanak s’avéra une tâche ardue. Dès leur arrivée, les missionnaires construisent des bâtiments avec l’aide et l’accord des autochtones. En 1846, à Hienghène, monseigneur Douarre conclut un marché : « Pour un petit coffre contenant une trentaine de petites haches, un vaste terrain appartenant au théa [chef] fut acquis. » Mais les religieux, contrairement à Cook, ne surent pas, dans cette première période, engager avec les Kanak des échanges réciproques de biens, gages d’une bonne relation. Or, les richesses des Blancs sont d’autant plus convoitées par les Mélanésiens que ces derniers traversent de
fréquentes périodes de famine et d’épidémie.

En 1846, le naufrage de la Seine contraint deux cents marins français à séjourner près de la Mission. Cet afflux de matelots plus ou moins disciplinés inquiète les riverains kanak. Les pères sont attaqués et pillés en juillet 1847. Chassés de Balade, ils se réfugient à Pouébo avant de quitter la Nouvelle-Calédonie.

Ils y reviendront un peu plus tard pour asseoir, avec l’appui de Napoléon III, leur emprise religieuse en divers points de l’archipel : l’île des Pins (1848), Balade et Pouébo (1851), Touho et Wagap (1854), Saint-Louis près de Nouméa (1855), Bélep (1856).

L’amiral Febvrier-Despointes

Les missionnaires reprennent ensuite dans de meilleures conditions matérielles leurs efforts de christianisation. Mais les magies chrétiennes sont interprétées comme des pratiques de sorcellerie : « Pourquoi veux-tu me tuer? », demande plus d’un Kanak au père venu lui administrer l’extrême-onction. L’évangélisation se heurte au pragmatisme des Mélanésiens. Le culte qu’ils vouent à des ancêtres, divinisés ou non, cherche à rendre la nature clémente, les personnes fécondes et en bonne santé. Cette quête de prospérité, ici et maintenant, s’oppose au dogme chrétien qui subordonne l’obtention des grâces célestes à l’exercice d’une morale de la souffrance et de la contrition.

Alban Bensa

Le bagne [3]



Au XIX-ème, la politique calédonienne de la France est commandée par les exigences du bagne. Les injonctions ministérielles adressées aux fonctionnaires d’outre-mer sont claires : « La Nouvelle-Calédonie est avant tout une colonie pénitentiaire. [...] Vous ne devez pas perdre de vue que l’oeuvre principale qui s’impose à votre administration est celle de la Transportation. »


De 1864 à 1897, quelque soixante-dix convois ont acheminé de France plus de vingt mille forçats jusqu’aux pénitenciers de Nouvelle-Calédonie.

A partir de 1872, quatre mille deux cent cinquante déportés de la Commune furent expédiés en Nouvelle-Calédonie ; quatre cents y mourront de maladies, de désespoir, ou victimes de quelques sadiques gardes-chiourme.

Parmi eux, Louise Michel se plut beaucoup en Nouvelle-Calédonie, au point d’écrire à Victor Hugo : « Je songe à me retirer dans une tribu canaque ». La légende veut qu’elle ait donné son écharpe au chef Ataï.

Amnistiés définitivement en 1880, les communards regagnèrent presque tous la France.

La grande insurrection de 1878 [4]


Les indigènes, les Canaques, pratiquant de longues jachères tournantes, sont refoulés dans des réserves, le reste des terres étant déclaré propriété d’État (arrêté de spoliation des terres du 20 janvier 1855) et sont soumis au travail obligatoire (arrêté des 6 mai 1871 et 6 mars 1876). Les terres concédées aux colons passent de 1 000 à 230 000 hectares entre 1860 et 1878. Il faut y ajouter les terres réquisitionnées par l’administration pénitentiaire, en particulier pour ses fermes.

Le grand chef Ataï, expulsé de sa terre par la colonisation, déclare au gouverneur français Olry à Teremba, en déversant d’abord un sac de terre : « Voilà ce que nous avions », et ensuite déversant un sac de pierres : « Voici ce que tu nous laisses ». Au gouverneur qui lui conseille de construire des barrières pour protéger ses cultures des dégâts commis par le bétail des colons, il répond : « Lorsque les taros [des légumes] iront manger les boeufs, je construirai des barrières. »

Ses efforts pour s’entendre avec les Blancs ayant été vains, Ataï choisit la lutte armée. Le pouvoir colonial réussit à s’assurer le soutien d’autres tribus canaques, en particulier les Baxéa de Canala, contre Ataï et ses partisans. Sans ces auxiliaires, il ne pouvait poursuivre un ennemi qui se fondait dans la nature. L’insurrection met à feu et à sang le centre-ouest de la Grande Terre. Ataï se bat jusqu’au bout. Il est tué au combat le 1er septembre 1878 par un traître canaque [...]. Sa tête est envoyée à Paris et conservée au Muséum d’Histoire Naturelle. Les villages insurgés sont brûlés, les terres confisquées, les hommes tués ou déportés. L’insurrection n’est matée qu’en avril 1879.

Jacques Morel

[1L’archipel calédonien a une superficie de 19 000 km² (deux fois la Corse). Sa population actuelle est d’environ 250 000 habitants, dont la répartition était la suivante en 1996 : 44% de Mélanésiens (les Kanak), 34% d’Européens, et 22% d’origines diverses.

Les résultats du dernier recensement ne sont pas connus. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’ils permettront d’évaluer de façon précise l’importance relative des différents groupes de population - voir le communiqué du 4 août 2004.

[2Alban Bensa, Nouvelle-Calédonie. Vers l’émancipation, Découvertes Gallimard, 1998.

[3D’après Alban Bensa, op. cit.

[4Jacques Morel, Calendrier des crimes de la France outre-mer, éd. L’Esprit frappeur, 2001.