Sur le livre de Jean-Pierre Filiu,
« Algérie, la nouvelle indépendance » :
les réactions de Tahar Khalfoune, Daniel Rivet
et Gilles Manceron

publié le 14 avril 2020 (modifié le 20 avril 2020)

Jean-Pierre Filiu, Algérie, la nouvelle indépendance, Paris, Éditions du Seuil, décembre 2019, 167 pages.

Présentation de l’éditeur :

L’histoire de la nouvelle indépendance de l’Algérie s’écrit sous nos yeux, depuis ce 22 février 2019 où des foules de femmes et d’hommes ont exigé dans tout le pays de reprendre en main leur destin. Cette contestation populaire continue depuis de se mobiliser chaque vendredi, après avoir obtenu la démission du président Bouteflika, en poste depuis vingt ans, et le report d’une élection vidée de sens. Car elle aspire, au-delà de la sanction de tel ou tel dirigeant, à la refonte sur des bases enfin démocratiques du système en place depuis la fin, en 1962, de la domination française.

Cet essai, où la réflexion historique se nourrit de l’expérience de terrain, replace les événements en cours en Algérie dans la longue durée de son mouvement national. Il offre, pour la première fois, un cadre d’interprétation à une actualité foisonnante, s’interrogeant sur la portée stratégique de la non-violence, sur la place réelle des jeunes ou des femmes dans cette protestation, sur le poids d’une économie de rente, mais aussi sur le rôle central des supporters de football ou les tactiques des groupes islamistes. Il montre comment la hiérarchie militaire, jusqu’alors protégée dans son arbitraire par un pouvoir civil de façade, est contrainte de gérer ouvertement cette crise, avec une brutalité de plus en plus affichée.

Un livre indispensable pour comprendre la vague de fond qui traverse l’Algérie et qui aura des retombées durables dans ce pays et bien au-delà.


Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant, est professeur des universités à Sciences Po (Paris), après avoir été professeur invité dans les universités de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Il a été conseiller des Affaires étrangères de 1988 à 2006, en poste en Jordanie, aux États-Unis, en Syrie et en Tunisie, ainsi que membre de cabinets ministériels de Pierre Joxe et de Lionel Jospin. Ses ouvrages, diffusés dans plus de quinze langues, ont été régulièrement primés en France et à l’étranger.
Il est l’auteur notamment de :
• Mitterrand et la Palestine, Fayard, 2005.
• Les Frontières du jihad, Fayard, 2006.
• Les Neuf Vies d’Al-Qaida, Fayard 2009 ; réédition La véritable histoire d’Al-Qaïda, Pluriel Hachette, 2011.
• Les Meilleurs Ennemis - Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient, avec David B., Futuropolis (roman graphique), 3 vol., 2011, 2014 et 2016.
• La Révolution arabe : Dix leçons sur le soulèvement démocratique, Fayard, 2011.
• Histoire de Gaza, Fayard, 2012.
• Le Nouveau Moyen-Orient, Fayard, 2012.
• Le Printemps des Arabes, avec Cyrille Pomès, Futuropolis (roman graphique), 2013.
• Je vous écris d’Alep, Denoël, 2013.
• Les Arabes, leur destin et le nôtre, La Découverte, 2015.
• La Dame de Damas, avec Cyrille Pomès (roman graphique), Futuropolis, 2015.
• Le miroir de Damas, La Découverte, 2017.
• Généraux, gangsters et jihadistes : histoire de la contre-révolution arabe, La Découverte, 2018.
• Main basse sur Israël : Netanyahou et la fin du rêve sioniste, La Découverte, 2019.


L’analyse politique à chaud d’un mouvement inédit

par Tahar Khalfoune, juriste.

L’Algérie exerce un pouvoir de séduction inépuisable sur les historiens français aux premiers rangs desquels figurent Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron, André Nouschi, Pierre Vidal-Naquet, Jacques Berque, Benjamin Stora… sans oublier bien sûr Gilbert Meynier qui nous a quittés en décembre 2017. Les travaux de ce dernier, après ceux des premiers, ont marqué le début d’une histoire franco-algérienne épurée de l’idéologie coloniale, car ce sont bien ces historiens qui sont les premiers à prendre leurs distances avec « l’école coloniale » de l’Empire.

Cette nouvelle voie ouverte dans la recherche en histoire de la colonisation a trouvé un écho favorable auprès de jeunes historiens français et algériens. L’intérêt scientifique que l’Algérie suscite est, cependant, irréductible à l’histoire de la colonisation, il porte aussi sur son histoire présente, dont l’actualité brûlante depuis un an reconnectant remarquablement les Algériens avec la guerre d’indépendance, a déjà donné lieu en France à quelques travaux intéressants [1]. Du foisonnement d’analyses disponibles sur l’insurrection citoyenne en Algérie, l’essai de Jean-Pierre Filiu, que nous avons invité à Lyon le 6 mars dernier pour présenter son dernier livre, défriche, entre autres, la piste du retour de l’histoire et d’une réappropriation collective d’une mémoire détournée pour reprendre le titre fort évocateur du roman du regretté Rachid Mimouni « le fleuve détourné » [2].

Notons d’abord que cet essai s’impose comme à la fois un travail d’histoire immédiate et de première réflexion académique entièrement dédiée au hirak. Rendons grâce à l’auteur de l’avoir produit dans un court délai sans en attendre l’issue. Précisons, ensuite, que depuis le mois de novembre, date de parution du livre, la situation a, certes, connu certaines évolutions, comme la désignation d’un chef d’État le 12 décembre 2019 et d’un nouveau gouvernement, la disparition le 23 décembre 2019 du général Gaïd Salah, ancien chef d’état-major de l’armée et homme fort du régime, la libération de certains détenus d’opinion, mais les dynamiques à l’œuvre et les objectifs escomptés, de part et d’autre, n’ont pas connu de changements notables.

Facile d’accès, cet essai ouvre l’histoire de la nouvelle indépendance de l’Algérie qui s’écrit sous nos yeux depuis février 2019, et passe en revue les grandes questions qui agitent ce soulèvement. En ce qui concerne sa nature profonde, l’auteur n’hésite pas à la qualifier, à juste titre, de révolution [3] qui ambitionne de libérer les Algériens par le choix stratégique d’une lutte pacifique [4]. L’accouchement d’un changement politique dont la société est grosse depuis longtemps est, cependant, tributaire de la levée de l’hypothèque militaire [5] qui pèse lourdement à la fois sur ce soulèvement et la société dans son ensemble.

La mobilisation est si massive qu’elle rassemble des millions d’Algériens lors des marches hebdomadaires des mardis et vendredis dans les grandes villes du pays, mais le fer de lance de cette révolution, précise-t-il, est incontestablement la jeunesse et le football [6], sans oublier bien sûr le rôle des femmes, elle sont en première ligne [7]. Les jeunes ont bien pris conscience que si les Algériens s’étaient libérés, il y a près de soixante ans, de la domination coloniale, aujourd’hui il faudrait bien se résoudre à entreprendre de se libérer d’une domination interne. L’auteur lève en partie le voile sur quelques tentatives vaines de récupération du hirak par des islamistes en embuscade [8] lors de certaines marches et les entreprises de manipulation, sans succès, des ces derniers, auxquelles s’est livré Bouteflika pensant qu’il pouvait les circonvenir [9] en accordant certaines facilités aux salafistes d’inspiration saoudienne.

La réflexion historique, doublée d’une connaissance du terrain, a permis à Filiu de saisir sans difficulté dans la profondeur de ce mouvement inédit la reconnexion des Algériens avec la guerre d’indépendance. Le rattachement à celle-ci peut être saisi à travers, notamment le message exprimé avec force d’Istiqlal (indépendance), ou encore « les généraux à la poubelle et l’Algérie recouvrera son indépendance », c’est-à-dire le parachèvement du processus de libération déclenché en novembre 1954, mais inachevé en 1962, car confisqué selon le juste mot de Ferhat Abbas [10], par l’armée des frontières. D’où très justement l’intitulé de son essai « Algérie, la nouvelle indépendance » qui se traduit par la lutte pacifique, mais déterminée des Algériens pour leur nouvelle indépendance [11] que l’auteur qualifie de « passage de l’autodétermination postcoloniale en 1962 à l’autodétermination postdictatoriale en 2019 ». Jamais la promesse de libération n’a semblé, dit-il, aussi à portée de mains des Algériens [12].

Ce lien rétabli avec la guerre d’indépendance se vérifie également dans le mot d’ordre central des manifestants « dawla madania machi ‘askaria » (« pour un État civil et non militaire ») et l’exhumation de certaines figures de la guerre d’indépendance au premier rang desquels figurent Ben M’hidi et Abane, lors des grandes marches des mardis et vendredis qui n’est en rien fortuite ; ces deux héros incarnaient au cours des premières années de la guerre de libération l’opposition au primat du militaire sur le civil. Leur assassinat en 1957, par les généraux parachutistes de l’armée coloniale pour le premier et ses opposants au sein du FLN pour le second, est un signe annonciateur du projet de militarisation du futur régime politique par l’armée des frontières en 1962. Ce ressourcement à l’histoire donne à ce soulèvement une assise politique solide et des repères historiques légitimes, car rien de sérieux ne se construit à l’échelle d’une nation sur l’amnésie.

Ce soulèvement citoyen n’a reconnecté remarquablement les Algériens avec l’histoire du mouvement de libération que pour réconcilier le passé avec le présent en projetant les Algériens vers l’avenir pour construire un État civil sur les bases d’un État de droit. Jamais un mouvement de contestation populaire n’a autant aspiré à la refondation du régime politique, fondé en 1962 et tenu depuis subtilement par l’armée, sur de nouvelles bases démocratiques, comme le soulèvement en cours depuis février 2019.

Le choix de la lutte non violente pour « dégager » le régime politique en fin de vie est loin d’être, pour l’auteur, un aveu de faiblesse, mais un choix lucide qui procède d’une double vision stratégique : d’un côté, il s’agit de reconstruire par des manifestations massives une dynamique citoyenne fédératrice des populations algériennes en opposition aux manœuvres du régime, ayant la vie dure, de « diviser pour régner ». De l’autre, il est question d’imposer par la mobilisation citoyenne un rapport de force politique suffisamment fort pour faire plier le haut commandement de l’armée disposant d’un appareil répressif redoutable et bien rodé, sans effusion de sang. La forte implication des femmes dans le hirak, malgré les intimidations policières qui n’ont pas hésité à contraindre des manifestantes, le mois d’avril 2019, conduites au commissariat de Baraki, banlieue est d’Alger, à se déshabiller, est considérée comme un facteur déterminant dans la préservation du cours pacifique de la mobilisation. La participation des femmes est en outre porteuse, selon l’auteur, d’espoir de voir leur statut juridique rehaussé à rebours des maquisardes de 1954-1962 dépossédées partiellement de leurs droits dès 1962 [13].

L’on peut parfois émettre des doutes sur le bien-fondé de telle ou telle affirmation lorsque l’auteur écrit, à titre d’exemple, que « la politique de soutien (actuelle) aux confréries qui était un siècle plus tôt celle de la France coloniale face au oulamas nationalistes… ». Or à l’exception de la résistance d’Ahmed Bey de Constantine (1837-1848), la rampe de lancement de l’écrasante majorité des révoltes du XIXe siècle contre la colonisation fut incontestablement les confréries religieuses, à commencer par celle de l’Émir Abdelkader (1834-1847) de la confrérie Qadiriya dans l’Oranie. Les révoltes successives de Boubaghla (1851-1854) qui structura son armée grâce à la confrérie Rahmaniya et de Lalla Fadhma N’Soumeur (1854-1857), femme d’une zawia en Kabylie, affilée à la tariqa soufie, la Rahmaniya. Le soulèvement des Ouled Sidi Cheikh (1864-1883) à El Bayadh dans la région du Sud-Ouest de la confrérie Cheikhiya, dont la résistance à l’occupation coloniale était d’une grande vigueur.

La grande insurrection des cheikhs Moqrani et Aheddad en 1871 de la confrérie Rahmaniya qui ont réussi à lever une armée (mousseblines) de plus de 150 000 hommes. La longue résistance de cheikh Bouamama (1881-1908) dans la région du sud de l’Oranie de la confrérie Qadiriya… Pour neutraliser l’influence de ces confréries soufies, la France coloniale a clairement encouragé, par ignorance peut être, le salafisme porté par l’association des ‘ulamas fondée en 1931 et qui s’était interdit dans ses statuts toute immixtion dans la vie politique, elle n’a, d’ailleurs, rejoint le FLN que grâce à Ramdane Abane en février 1956.

Enfin, cet ouvrage est le fruit d’une analyse politique à chaud d’un mouvement inédit au cours de ses dix premiers mois. Analyse consolidée par une approche historique qui a permis à l’auteur d’aborder certaines questions par des renvois à la période coloniale et de se livrer, comme il est toujours instructif de regarder au-delà de ses frontières, à certaines comparaisons utiles avec des situations présentant quelques ressemblances, comme la Tunisie et l’Égypte. Un livre à lire et à méditer.


L’indépendance fut-elle uniquement confisquée par les militaires ?

par Daniel Rivet, historien.

Le titre de cet essai, Algérie, la nouvelle indépendance, illustre le propos de l’auteur autant que l’aspiration des millions d’Algériens qui manifestent tous les vendredis depuis le 22 février 2019, d’abord contre un cinquième mandat présidentiel de Bouteflika et, depuis son retrait, pour des élections transparentes et l’institution d’un État civil débarrassé de l’emprise de la junte militaire au pouvoir depuis 1962.

Écrit avec concision et fluidité, ce petit essai associe l’analyse de conjoncture (la pratique du « vendredire » épurée de la culture de l’émeute préexistante) et les flashes back historiques sur le passé immédiat.

Filiu s’arrête en septembre 2019. Rien n’est encore joué. Les forces vives de la société algérienne en ébullition hésitent entre deux options : une élection présidentielle qui ne soit pas truquée comme les précédentes, sauf celle de 1995 (le général Zeroual élu à une majorité très relative) ou le préalable d’une assemblée constituante comme en Tunisie après la thawra (révolution) de 2011. Les « décideurs » (comme on dit en Algérie) ou « mamelouks modernes » tentent, sans y parvenir, de déminer la dynamique du hirak (littéralement : mise en mouvement) qui déferle dans la rue, sans leader, sans partis, sans feuille de route préalable, ni agenda politique explicite. Ils s’échinent en vain à opposer Berbères et Arabes et à faire jouer le « syndrome du complotisme », avec en filigrane la sempiternelle dénonciation du hizb fransa (parti de la France). Pour satisfaire le « dégagisme » ambiant, on fait tomber des têtes dans l’entourage du président Bouteflika déchu et au sein des services de sécurité. Cela ne convainc plus grand monde, tant l’aspiration des Algériens à une refondation de la république va crescendo.

L’auteur analyse finement ces foules en ébullition dans tout le pays, y compris dans le sud. Il monte en épingle les pancartes des manifestants, les chansons et les clips vidéo qui entretiennent un humour ravageur, mais toujours joyeux. En 1962, les Algériens ont libéré leur territoire ; en 2019, ils s’émancipent de l’État caserne et refondent leur pays.

Surtout, cette analyse à chaud d’un instantané acquiert une profondeur historique grâce à des raccourcis dessinés d’un trait sûr. Les uns portent sur le féminisme d’État et l’irruption des femmes dans la rue et sur les stades de football, un espace d’apprentissage du vivre ensemble autant qu’un défouloir. Ces notations sont plus piquantes encore lorsqu’elles examinent l’État néo-mamelouk vivant de la rente pétrolière et forgeant un système de redistribution clientéliste à l’efficace démoralisante ou bien qu’elles décrivent la trajectoire à rebonds et à éclipses des mouvements islamistes de 1989 à aujourd’hui.

Avec justesse, Filiu démontre que le phénomène en cours est bien plus qu’une parenthèse démocratique, comme ce fut le cas de 1989 à 1991. Au lendemain de la répression sanglante par l’armée des émeutes d’Alger en octobre 1988, le président Chadli avait déverrouillé un peu un régime fort autoritaire, mais c’était en pleine montée de l’islamisme (création du FIS d’Abbassi Madani). En 2019, les islamistes sont déconsidérés depuis la décennie noire (1991-1999) et la nouvelle génération, plus instruite, a vécu sous quatre présidences de Bouteflika. Elle ne s’en laisse plus compter. Elle n’assimile plus l’État de droit à une « importation » de l’Occident.

On adhère volontiers à cette lecture de la transition démocratique en cours par Filiu, sauf à tempérer sur un point son exercice de concordance des temps entre 1962 et 2019.

L’indépendance acquise par les Algériens fut-elle vraiment confisquée par les militaires ? En 1962, les Algériens sont en majorité soulagés, ô combien, de s’extraire de sept années de guerre atroce et de se débarrasser de la minorité européenne. Et leur intelligentsia est prométhéenne. Elle projette d’instituer cet homme nouveau issu du tiers-monde qui est l’idéal de toutes les intelligentsias du Sud et non pas de promouvoir une démocratie citoyenne discréditée par les élections truquées en Algérie sous la IVème République et les vains jeux de tréteaux politiques tolérés par le système colonial. Cette erreur d’appréciation affaiblit quelque peu la démonstration limpide de ce professeur à Sciences Po de Paris qui sait si bien capturer l’éphémère et entrer avec lui en intelligence historique.


Mérites et limites d’un essai utile

par Gilles Manceron, historien.

Jean-Pierre Filiu, après avoir été en charge, en 1986, d’un projet humanitaire dans une zone d’Afghanistan tenue par la résistance anti-soviétique, puis diplomate dans des postes diplomatiques français au Liban, en Jordanie, en Syrie et en Tunisie, est devenu l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient arabe. Arabophone, il a parcouru plusieurs de ces pays et a publié sur eux des livres importants, en particulier sur Al-Qaïda, sur Daech et sur la Syrie. Il a séjourné en Algérie au début de l’été 2019 à l’occasion de rencontres à Alger, Oran, Annaba, Constantine, Batna et Tlemcen.

Son essai retrace avec précision les principaux événements qui ont précédé, le 10 février 2019, la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat à l’élection présidentielle prévue pour le 27 avril, puis, face aux manifestations populaires, l’annulation de celle-ci le 11 mars. Il relate comment, aux cris de « Non à la prolongation, on n’est pas dans un match de foot », et « On veut être présidé par un homme, pas de prolongation pour un fantôme », le hirak s’est poursuivi, les 15, 22 et 29 mars, ce qui a contraint, le 2 avril, à la démission de Bouteflika, puis au report sine die, le 2 juin 2019, de l’élection présidentielle.

Il souligne fort justement la place importante des femmes dans ce mouvement, dans le contexte de la formation croissante de nombre d’entre elles par l’intermédiaire de l’école et de l’université — elles sont près des deux tiers des étudiants, la moitié des doctorants et des maîtres-assistants, et 20% des professeurs. Il montre aussi le rôle des supporters des différents clubs algériens de football, qui ont oublié leurs rivalités pour réclamer « qu’ils partent tous », en reprenant notamment une version détournée de la musique de la série TV La Casa de papel (La maison de papier) racontant un détournement de milliards d’euros, devenu La Casa del Mouradia, du nom du palais présidentiel de Bouteflika, le chant de ralliement du hirak. Ce livre est un bon résumé de ce mouvement inédit qui réclame, après l’autodétermination postcoloniale, une autodétermination postdictatoriale, qui réclame que le pays connaisse une « nouvelle indépendance ».

Chez cet auteur qui n’est pas un historien de l’Algérie, on relève pourtant plusieurs approximations sur l’histoire de l’Algérie. Ainsi, l’assassinat de Randane Abane, le leader qui avait fait adopter par le FLN, lors du congrès de la Soummam en août 1956, les principes de la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur, est présenté comme « un guet-apens tendu par le commandement de l’armée des frontières » (p. 16). En réalité, il s’est agi d’un complot de trois chefs de wilayas de l’intérieur, activistes et militaristes, contre ce leader politique qui insistait sur la lutte politique et la structuration de l’insurrection nationale. De la même façon, la crise de l’été 1962, au moment de l’accession du pays à l’indépendance, est décrite par l’auteur comme « la liquidation de la résistance intérieure » (p. 18), il parle de la « victoire de l’armée des frontières qui a écrasé la résistance intérieure » (p. 30), alors que dans cette brève guerre civile qui a éclaté alors entre différentes structures du FLN, le groupe qui s’est imposé par les armes, autour de Ben Bella et de Boumediène, s’appuyait aussi sur plusieurs wilayas de l’intérieur.

Cela pose le problème de la caractérisation du régime algérien après l’indépendance, que l’auteur a tendance à décrire comme uniquement issu de « l’armée des frontières ». Il n’est pas vrai que Ben Bella ait été, en 1962, « le seul des « pères fondateurs » du FLN à accepter de servir de caution à l’ANP [14] ». Une bonne partie de l’assemblée provisoire du FLN que constituait le CNRA [15] a rallié le nouveau pouvoir au mépris de la désignation antérieure et légitime de Benyoucef Benkhedda comme chef du GPRA [16]. Y compris le premier président du GPRA, Ferhat Abbas, issu de l’UDMA, qui a rallié à l’été 1962 le clan de Ben Bella et Boumediène par hostilité personnelle à celui qui l’avait remplacé à la tête du GPRA.

Le pouvoir, fondamentalement militaire, qui s’est imposé dans les années qui ont suivi l’indépendance de l’Algérie, ne s’est pas constitué seulement à partir de l’armée des frontières, il a reposé aussi sur les éléments les moins « politiques » et les plus arrivistes issus des maquis de l’intérieur et reçu toutes sortes de ralliements de civils qui ont vu dans ce « pouvoir fort » la possibilité d’acquérir des privilèges, de « faire des affaires » et d’émarger à la « rente pétrolière ».

Le groupe dirigeant a aussi intégré des officiers formés au sein de l’armée française qui avaient « déserté par avion » à la fin de la guerre d’Algérie et qui ont rejoint l’état-major de l’ANP en introduisant les méthodes d’élimination physique et de manipulation qu’ils avaient apprises des services secrets français, méthodes qui, seront réutilisées ensuite par le pouvoir algérien via ses services secrets qui porteront le nom de MALG [17], de SM [18] ou de DRS [19]. Des services qui ne cesseront d’être au cœur du pouvoir autoritaire de l’Algérie indépendante.

En particulier, lors de la terrible épreuve des années 1990, où le pays était confronté à une réelle menace de prise du pouvoir par les islamistes, les affrontements n’ont pas seulement opposé l’armée aux groupes islamistes issus du FIS [20], mais ils ont aussi été ponctués de massacres de civils effectués par de pseudo groupes islamistes contrôlés en réalité par ces services secrets.

Quoi qu’il en soit, le livre de Jean-Pierre Filiu est un résumé utile du hirak, ce mouvement populaire puissant qui a fait renaître les espoirs portés de 1925 à 1962 par le mouvement d’indépendance nationale algérien et largement déçus après 1962. Un mouvement populaire par lequel, selon la dernière phrase de l’auteur : « Jamais la promesse de la libération n’a semblé aussi accessible en Algérie ».


[1Après cet essai, sont parus deux ouvrages sur le hirak ; l’un est de Benjamin Stora, Retours d’histoire, l’Algérie après Bouteflika, Fayard, janvier 2020, 164 pages, et l’autre Hirak en Algérie. L’invention d’un soulèvement, sous la direction de Omar Benderra, François Gèze, Rafik Lebdjaoui et Salima Mellah, la Fabrique, février 2020, 304 pages.

[2Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, Robert Laffont 1982. 218 pages.

[3p. 147.

[4p. 25.

[5p. 39.

[6p. 117.

[7p. 75.

[8p. 131.

[9p. 140.

[10Ferhat Abbas, L’indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, Paris, 1984, 240 pages.

[11p. 147.

[12p. 162.

[13p. 87.

[14L’Armée nationale populaire, la nouvelle dénomination de l’ALN après l’indépendance.

[15Conseil national de la Résistance algérienne.

[16Gouvernement provisoire de la République algérienne.

[17Le Ministère de l’armement et des liaisons générales, le service de renseignement constitué en janvier 1960 par Abdelhafid Boussouf — jusque-là responsable du redoutable « Service de renseignement et de liaison » de l’ALN. Le MALG est l’ancêtre de la Sécurité militaire (SM), puis du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS).

[18Sécurité militaire.

[19Département du Renseignement et de la Sécurité.

[20Le Front islamique du salut, parti politique islamiste qui avait remporté le premier tour des élections législatives de 1991 et était en passe d’accéder au pouvoir si le processus électoral n’avait pas été interrompu.