Jacques Delarue : amers souvenirs du temps des assassins

publié le 9 juillet 2005

Peut-on transformer impunément les assassins en héros et en martyrs, élever des monuments à leur gloire et falsifier l’histoire douloureuse d’un passé à la fois proche et lointain, dans l’indifférence générale et sans provoquer la moindre réaction officielle ?

Pour ceux qui, comme moi, ont vécu cette époque dangereuse en défendant la légalité républicaine et la démocratie, plus de quarante années écoulées n’ont pas effacé le souvenir des heures difficiles où la haine l’emportait sur le bon sens. L’OAS, sigle qui couvrait une foule de groupes souvent antagonistes, poussait la haine à son paroxysme et désignait aux tueurs les fonctionnaires comme cibles privilégiées. Au premier rang des victimes, les officiers loyaux à la République, les policiers républicains et les membres de l’Éducation Nationale. Qui se souvient de ceux qui ont donné leur vie pour la défense de l’idéal républicain et sont tombés lors d’assassinats abjects sous les coups de poignard ou les rafales de mitraillette de voyous dont des officiers déserteurs avaient armé le bras ?

Le 25 Janvier 1961, un avocat libéral d’Alger, Maître Popie, dont le seul crime était de prôner le collège unique des Français et des Algériens, avait été poignardé dans le dos. C’est de la même façon que le commissaire Gavoury, nommé, fin avril 1961, commissaire central d’Alger pour remettre de l’ordre au commissariat central noyauté par l’OAS, fut saigné à blanc à coup de poignards le 31 mai, alors qu’il rentrait de son travail, par Piegts et Dovecar (ce dernier, légionnaire déserteur), cachés dans son appartement. Un officier déserteur de la Légion étrangère, le lieutenant Degueldre, était le chef des commandos de tueurs et c’est aussi sur son ordre que, le 15 Mars, un de ses « commandos Delta » est venu mitrailler six inspecteurs sociaux rassemblés pour une réunion de travail dans un bureau de l’Éducation Nationale. Sur son ordre, des centaines de musulmans, furent abattus au hasard sans autre raison que d’être arabes. Sur son ordre encore, que de nombreux officiers et sous-officiers, des commissaires, et des inspecteurs de
police sont tombés victimes de leur devoir et de leur loyauté. Pour compléter l’abjection de ces crimes les donneurs d’ordre ont parfois ajouté l’insulte aux
familles qui recevaient des lettres injurieuses pour leurs victimes et menaçantes pour leurs proches. Curieuse conception de l’honneur toujours revendiqué !

Aujourd’hui la prétendue défense de l’Algérie Française est sensée justifier toutes ces horreurs et c’est sous le même alibi que l’on prétend promouvoir quatre assassins au titre de martyrs de l’Algérie française. En quoi la tentative d’assassinat du chef de l’État, le 22 Août 1962, au Petit-Clamart, pouvait-elle servir l’Algérie française, alors que l’Algérie était indépendante depuis plus de sept semaines, avec l’assentiment de l’énorme majorité du peuple français.

De cette cohorte d’assassins seuls quatre ont été condamnés à mort et exécutés : Bastien-Thiry, Degueldre, Piegt et Dovecar. Le premier était l’organisateur des deux attentats qui ont manqué de très peu le chef de l’État ; le second a commandé des centaines d’assassinats, les deux autres ont commis un des crimes les plus abjects d’une période qui fut l’une des plus sanglantes de notre proche histoire. Transformer de tels hommes en héros et en martyrs est proprement insupportable et scandaleux. Laisser faire sans réagir ne l’est pas moins.

En vérité, comme il y a plus de quarante ans, ce sont des motifs politiques qui motivent cette prétendue piété et ces manifestations publiques.

Laisserons-nous bafouer la vérité, la loi, et le souvenir des vrais héros de cette lutte sans merci qui ont donné leur vie pour la cause d’une paix retrouvée et pour la défense de la République ? Car, si leurs assassins sont des héros et des martyrs, quel est maintenant leur statut ?

Jacques Delarue - Commissaire divisionnaire honoraire.

C’étaient des attentats abjects, vils


par Jacques Delarue [1]


Jacques Delarue, commissaire divisionnaire honoraire, était en Algérie au moment où l’OAS se déchaînait.

« Les quarante années écoulées n’ont pas effacé le souvenir des heures où la haine l’emportait sur le bon sens. Ni ces noms, que l’on a tendance à oublier aujourd’hui au profit de celui de leurs assassins. La guerre d’Algérie devait prendre fin, tout un tas de gens se sont dressés pour défendre l’Algérie française. Les intentions politiques étaient claires, il s’agissait d’instaurer un régime militaire et de se débarrasser de la République. Il fallait obliger l’armée à basculer et à intervenir. Dès que des officiers arrivaient en Algérie et se montraient offensifs contre l’OAS, qui avait un soutien massif des pieds-noirs qui ne se sont jamais rendu compte qu’on les manipulait, ils étaient abattus dans des conditions épouvantables.

Jamais les gens qui fomentaient ces assassinats ne prenaient le moindre risque. Nos camarades ont été lâchement tués, comme Roger Gavoury par deux déserteurs de la Légion étrangère qui l’ont lardé de coups de couteau. Personne dans l’immeuble ni dans la rue, malgré ses cris, n’a réagi, même anonymement. C’était cela les glorieux champions de l’Algérie française. Sans aucun honneur. Les inspecteurs des services sociaux, créés par Germaine Tillon, étaient sans armes. On les a réunis dans la cour des locaux où ils travaillaient et on a abattu Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hamoutene, Max Marchand et Salah Ould Aoudia. Ils étaient là pour représenter la culture française. Mon ami Goldenberg a été abattu au volant de sa voiture, arrêté à un feu rouge. Joubert a été tué au moment où il offrait un pot d’adieu à ses camarades parce qu’il rentrait en France le lendemain. Ce sont des assassinats abjects, vils. Je suis scandalisé qu’on ne fasse pas grand-chose pour empêcher l’édification de monuments à ces assassins. On oublie que l’apologie du crime est un délit qui encourt cinq ans de prison.

Je pense qu’il y a une certaine lâcheté et des intérêts électoraux bien mal compris. Ces calculs sont déshonorants. On ne parle pas avec des assassins. Que le ministre ait permis d’obtenir qu’il n’y ait pas d’inauguration, c’est une chose, mais il ne fait pas détruire les monuments qui existent déjà. Ce n’est pas un épiphénomène. Cela dure d’autant plus que personne ne bouge. Les amnisties sont nécessaires. Mais François Mitterrand est allé plus loin. Il a fait reconstituer les carrières des officiers déserteurs. J’avais rédigé un texte intitulé « Oui au pardon, non à la récompense » qui a été distribué dans les boîtes des députés. Ils ne voulaient plus voter. Il a fallu que François Mitterrand oblige à la procédure du vote bloqué, avec juste un amendement ridicule qui excluait les organisateurs du putsch. Le vrai drame de la démocratie, c’est que beaucoup d’hommes politiques ne s’intéressent qu’à leur possibilité de réélection. Il ne faut pas chercher à faire plaisir à tout le monde. Il y a eu l’inauguration à Lyon d’une plaque à douze commissaires morts en Algérie [2]. Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a fait un discours. Entre les mots et les faits, je préfère les faits. »

E. R.

[1Déclarations publiées dans l’édition du 6 juillet 2005 du journal l’Humanité.

[2Mardi 21 juin 2005, à l’occasion de la sortie de la 55ème promotion des commissaires de police, Nicolas SARKOZY, Ministre d’Etat, Ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire, a inauguré une plaque rendant hommage

AUX COMMISSAIRES DE POLICE
TOMBÉS EN OPÉRATION
VICTIMES DU DEVOIR
HORS DU TERRITOIRE MÉTROPOLITAIN

à l’Ecole Nationale Supérieure de la Police (ENSP) de Saint-Cyr au Mont d’Or (Rhône).