Fillon à Alger alors qu’une “pesante mémoire commune” continue d’affleurer

publié le 21 juin 2008

France-Algérie : la mémoire au menu des discussions

par S. Raouf, Quotidien d’Oran, le 21 juin 2008

Contentieux le plus dommageable pour les relations franco-algériennes, le « passé qui ne passe pas » s’invite, une nouvelle fois, aux causeries officielles. Immanquablement, la page coloniale sera à l’ordre du jour de la visite à Alger du Premier ministre français.

En emmenant avec lui une vingtaine de chefs d’entreprise et de capitaines d’industrie, François Fillon entend mettre le cap sur une ligne de conduite déjà dessinée par Nicolas Sarkozy. A l’image de son patron, le locataire de Matignon veut poursuivre « l’écriture à l’encre économique d’une nouvelle page des relations » entre Paris et Alger, selon la formule imagée de l’agence Reuters.

Reste qu’une « pesante mémoire commune continue d’affleurer entre les lignes ». Pour preuve, les prises de position qui, périodiquement, rappellent combien la « guerre longtemps sans nom » n’en finit pas de bousculer l’agenda franco-algérien.

Difficile de spéculer si le sujet rebondira sur les lèvres de Bouteflika, de Belkhadem ou de François Fillon. Une certitude : le passé colonial est appelé à nourrir les discussions. Le Premier ministre français évoquera le sujet, si l’on en croit son entourage cité par Reuters.

Après une longue accalmie, la guerre d’Algérie a rebondi dans les esprits, entraînée par la loi française du 23 février 2005 sur le « rôle positif de la colonisation ». Inspiré pour des motifs électoraux par des députés du midi et du sud de la France - terres d’attache des rapatriés d’Algérie -, le texte a fait voler en éclats le projet de traité d’amitié voulu par Chirac et Bouteflika.

Depuis, rappelant à la France ses « crimes coloniaux », les Algériens ne cessent d’exiger du gouvernement français une « repentance ». Nicolas Sarkozy en tête, la classe politique hexagonale, toutes couleurs confondues, refuse sans faillir toute idée de repentance. Depuis une année, les officiels algériens ont tempéré leur discours. « Famille révolutionnaire » mise à part, l’exigence de repentance s’est éclipsée des déclarations. En atteste une interview accordée voici un an par le chef du gouvernement au Monde. Abdelaziz Belkhadem, tout comme le ministre de l’Intérieur Noureddine Yazid Zerhouni, se gardent d’évoquer le mot « repentance ». A la place, ils insistent sur une « nécessaire reconnaissance des faits » commis par la France coloniale.

En visite à Constantine à la fin de sa visite d’Etat (décembre 2007), Nicolas Sarkozy avait qualifié le colonialisme de « système injuste » et qualifié d’« impardonnables » les « fautes et les crimes » commis perpétrés pendant la guerre d’Algérie. Plus tard, l’ambassadeur de France à Alger, Bernard Bajolet, avait utilisé le terme de « massacres » en parlant de la répression des manifestations du 8 mai 1945.

L’historien Benjamin Stora y voit les signes d’une détente sur le front mémoriel franco-algérien. Dans une récente interview à l’hebdomadaire Le Point, le biographe de Messali Hadj et de Ferhat Abbas n’exclut pas une avancée vers des mémoires apaisées à défaut d’être réconciliées.

Interviewé au retour de Guelma où il avait participé à un colloque sur la répression de mai 1945, Stora a commenté en termes forts la prise de position de Bernard Bajolet. « C’est très important, fondamental », dit-il. « C’est la première fois qu’un représentant de la France évoque » au sujet événements de Sétif et de Guelma l’expression d’« épouvantables massacres ».

Aux yeux de l’historien, « cela reconnaît la blessure de l’autre, et c’est finalement ce que demandent les Algériens ». Du propos de Nicolas Sarkozy devant les étudiants de l’université Mentouri de Constantine, Benjamin Stora parle du « premier discours important d’un chef d’Etat français » sur la page coloniale. « On avance vers une plus juste mémoire », affirme-t-il.


Benjamin Stora : « c’est la première fois qu’un représentant de la France évoque des “épouvantables massacres” »


un entretien avec Benjamin Stora publié par Le Point le 22 mai 2008  [1]
  • Peut-on dire que la guerre d’Algérie a, en réalité, commencé ce 8 mai 1945 ?

D’une certaine façon, oui. C’est un tournant. Après la répression, on passe du nationalisme pacifique classique, politique, à une volonté d’avoir recours à d’autres méthodes.

  • Quel a été l’impact de ces journées ?

Enorme. La répression a été absolument terrible et les trois villes de Sétif, Guelma et Kherrata sont devenues des symboles. Côté Européens, c’est un choc. Bon nombre d’entre eux quittent les campagnes pour rejoindre les villes.

  • Pourquoi, à l’époque, cette peur des Européens face à la population musulmane ?

D’abord parce que les deux communautés cohabitent dans l’espace public, mais pas au-delà. Il n’y a pas de mixité sociale, sexuelle. C’est un univers comparable à celui du sud des Etats-Unis au XIXe siècle. Ce sont des pionniers, des défricheurs qui vivent dans la peur de la rébellion indigène. Avec de tels hommes, le moindre incident dégénère très vite.

  • Peut-on parler de génocide, comme le font les Algériens ?

Non. Il n’y a pas trace dans les archives d’une planification, d’une anticipation de la destruction de la population indigène. Le système colonial est fondé sur la conquête, la dépossession foncière, mais pas sur l’extermination des populations, dont on a d’ailleurs besoin comme main-d’oeuvre.

  • Comment interprétez-vous les récentes déclarations de l’ambassadeur de France, Bernard Bajolet ?

C’est très important, fondamental. C’est la première fois qu’un représentant de la France évoque des « épouvantables massacres ». Cela reconnaît la blessure de l’autre, et c’est finalement ce que demandent les Algériens. Et puis cela vient après le premier discours important d’un chef d’Etat français. Quand Nicolas Sarkozy, dans son discours de Constantine, rend hommage à Abd el-Kader et déclare que le système colonial a été un «  système d’asservissement  » , on avance vers une plus juste mémoire.

  • Pourquoi une telle douleur, de part et d’autre, autour de l’Algérie ?

L’Algérie est un cas unique qu’on ne peut comparer à rien d’autre dans l’histoire coloniale mondiale. C’est à la fois une guerre horrible et un pays où l’on a bâti. Mais 5 millions de Français-militaires, pieds-noirs, immigrés, harkis-ont été touchés, d’une façon ou d’une autre, par le drame algérien. Pour les Français, la perte de l’Algérie est une blessure narcissique. Il faut se souvenir qu’Alger a été la capitale de la France libre. Quant aux Algériens, si l’on s’en tient aux morts de la guerre, on est, par rapport aux Européens, dans un rapport de dix contre un.

  • Qu’aurait dû faire la France après Sétif ?

La grande erreur des Européens a été de ne pas combler le fossé qui s’était creusé entre les deux communautés. Il aurait fallu jeter des passerelles, trouver des représentants. C’est ce qu’avait compris Albert Camus. « Nous sommes tellement étrangers les uns aux autres » , disait-il. Mais quand il veut organiser une trêve civile en 1956, il se fait huer par les Européens lors d’un meeting [2]. L’un des organisateurs de cette « claque » est justement André Achiary, le sous-préfet de Guelma qui a conduit, ici, les exécutions de civils. Le monde des Européens n’a pas de traduction politique, pas de leader, et personne n’essaie de comprendre les nationalistes. Il faut attendre 1962 pour que Jean-Jacques Susini, de l’OAS, rencontre un membre du FLN. Mais il est bien trop tard.

[Propos recueillis par François Malye]

Benjamin Stora : « pas d’excuses mais la reconnaissance des faits »


par Zineb Dryef, Rue89, le 9 mai 2007 [3]
  • La concurrence des mémoires est-elle un risque pour la cohésion nationale?

Bien sûr. Si elle s’exacerbe, s’il y a une segmentation plus forte alors oui, il y a danger. La question de la cohésion nationale est d’abord celle de la construction d’une mémoire collective commune. Autour de principes, de symboles historiques forts.

  • Que faire pour réconcilier enfin la France avec son histoire? Comment dépasser cette guerre des mémoires?

D’abord, il y a la poursuite du travail historique. Il faut donner aux historiens les moyens de pouvoir continuer à travailler sur ce passé dont le plus important est celui de l’esclavage et de la colonisation. Ensuite, il faut transmettre. Cette connaissance doit pouvoir aller dans les écoles, à travers les manuels scolaires et l’enseignement. Enfin, il est nécessaire d’avoir des journées de commémoration ; des dates charnières auxquelles on puisse se référer. Jacques Chirac avait commencé, avec le Vél d’Hiv, puis le 10 mai. Ce travail doit être poursuivi pour faire en sorte que ces dates homogénéisent une conscience nationale.

  • Que pensez-vous de la déclaration de Nicolas Sarkozy qui veut en finir avec la repentance, “haine de soi” selon lui?

Le candidat de l’UMP a fait toute sa campagne autour de ce type de discours. Nicolas Sarkozy en a prononcé une dizaine sur cette thématique. Sont-ce des discours de circonstances ou visent-ils à empêcher la poursuite du travail d’élucidation historique? Personne en France ne réclame la repentance mais tout le monde attend la vérité de l’histoire. Ce n’est certainement pas au président de la République de dire s’il faut continuer ou non ce travail de l’écriture de l’Histoire. Qui se poursuivra en vue de réconcilier ces mémoires, avec l’Algérie, l’Afrique. Je crois plus en cette réconciliation qu’en des injonctions mémorielles. J’en ai une conception positive : la reconnaissance des faits, l’établissement de ponts et de compromis mémoriels. Le discours consistant à dire “on ne fera plus jamais telle ou telle chose” n’est pas un discours de l’histoire.

  • Vous rentrez d’Algérie. La France doit-elle des excuses au peuple algérien?

Non. La question centrale n’est pas celle des excuses. Le dernier message du président algérien, Abdelaziz Bouteflika, ne va pas dans ce sens. La vraie question est celle de la reconnaissance des faits historiques. La France est-elle prête à reconnaitre sa responsabilité dans les milliers de morts de Guelma, de Sétif? Est-elle prête à accepter que l’histoire s’est faite, à entrer dans la souffrance des autres? Il ne s’agit ni de moralité, ni d’excuses mais de reconnaissance des faits. Tant qu’ils ne seront pas reconnus, de l’autre côté de la Méditerannée, on ressentira cela comme du mépris…

[1Cet entretien a été publié dans Le Point N°1862 du 22 mai 2008 avec pour titre : « Rien dans les archives n’évoque une volonté de génocide. »

[3Entretien publié à l’occasion de la parution de La guerre des mémoires - La France face à son passé colonial de Benjamin Stora et Thierry Leclère (Editions de l’aube, Seuil).